GarbageCollector

Le blog qui lutte contre les fuites de mémoire.

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

De la volonté d'agir pour les autres

Un soir de fin Septembre 2009, alors que le soleil de fin d’été commençait sa partie de cache-cache quotidienne en se dissimulant malicieusement derrière la cathédrale de Nantes, puis s’éclipsant ingénieusement sous l’horizon pour éviter de rendre jaloux une seconde moitié de planète, est apparu à ma porte cet immense monsieur qu’était – et est encore – Flemmeman. Si les années avaient marquées son visage, il émanait toujours de lui cette douceur, cette sagesse et ce relent de mauvaise bière qui l’accompagnaient depuis ses débuts.


J’étais vraiment surpris de le voir débarquer à ma porte – bien qu’une autre manière de venir me voir eût été plus étonnant encore – mais le fit rentrer et lui offrit une bière, qu’il accepta avec joie. Je sentais que ce n’était pas une simple visite de courtoisie, et à son air soucieux mais toutefois décidé, je compris qu’il avait pris une grande décision.

« Ecoute Garbage, si je viens te voir, c’est parce qu’avant tout, je te fais entièrement confiance. Tu as toujours été là pour tous les supers héros de seconde main, comme moi, et je t’en remercie. Je ne serais peut-être plus là aujourd’hui si tu ne t’étais pas mouillé pour nous à l’époque. Alors, naturellement, c’est toi que je viens voir pour cette demande un peu spéciale. Cela fait des années qu’on nous voit plus ; la faute aux nouvelles technologies, Internet, Sarkozy, Oussama ben Laden, la Crise, tout ça. Les choses ont changé, les gens ne rêvent plus de héros comme nous. Ils nous ont oubliés. Alors, une fois, une dernière fois avant de casser ma pipe, j’aimerais leur expliquer ce que j’étais, ce que j’ai fait pour ce monde. Je veux que tu m’accordes cette interview et que tu la diffuses sur ton blog. »


J’étais littéralement sous le choc. Il souhaitait tout déballer, son identité secrète, ses erreurs, ses errements, sa retraite forcée. « Ce sera un honneur », balbutiai-je quelque peu fébrile. Je pris de quoi noter et nous nous installâmes sur mon canapé clic-clac bleu de chez Darty.

Si tu souhaites tout raconter, peut-être pouvons-nous commencer par dévoiler ton vrai nom ?


Bien sûr. Je m’appelle Jean-Foutre Darglowsky. Je suis d’origine Inca et je vis actuellement à Aulnay-Sous-Bois.


Qu’est-ce qui ta poussé, à l’origine, à enfiler un costume et œuvrer pour un monde meilleur ?


Les années 80 étaient particulièrement dangereuses, tu sais. On vivait constamment dans la peur. Tu sais, la France se trouve entre les deux puissances militaires qu’étaient les USA et l’URSS. A chaque fois qu’on sortait, on ne pouvait s’empêcher de regarder au-dessus de nos têtes pour voir si des missiles allaient tomber. Tu sais, nos ancêtres n’étaient pas idiots : on n’avait peur que d’une chose, c’était que le ciel nous tombe sur la tête.


Or donc, je venais de perdre mon emploi, et je voyais le monde s’écrouler autour de moi : alors que les communistes menaçaient de nous exploser, les français persistaient en élisant un socialiste à la présidence ! C’était aberrant mais c’était le monde dans lequel nous vivions. Ça a été le déclic.


Mais après la chute du Mur et du Rideau de fer, vous n’aviez plus trop de travail, non ?


Détrompe-toi ! C’était le contraire. Alors que nous croyions avoir réussi l’impossible, les choses empirèrent : l’arrivée du rap chez les jeunes, les programmes d’AB Productions, les mangas etc. Nous avions beaucoup de travail.

Flemmeman pose pour le blog. Il émane de lui une telle présence… j’en suis resté scotché.


Te souviens-tu de ta première affaire ?


Oui, très bien, ça ne s’oublie pas ce genre de choses. C’était au mois de mai 1987. Je marchais tranquillement dans la rue, lorsque je vois deux hommes s’en prendre à une jeune fille. Ils la violentaient verbalement et je peux vous dire qu’elle était loin d’être rassurée. Alors, je suis vite retourné chez moi pour enfiler mon costume, puis je me suis allongé sur mon lit pour faire une petite sieste. Lorsque le surlendemain, je suis retourné sur les lieux de l’agression, il n’y avait plus personne. J’avais pour la première fois arrangé les choses et je sentais le goût du travail accompli. Je me souviens n’avoir pu empêcher une goutte d’autosatisfaction me couler le long du cœur.


Et après, ce fut l’escalade ?

Non, j’avais déjà arrêté les cours d’escalade à l’époque.
De nombreuses autres affaires ont imposé que j’enfile ma cape et mon masque. J’étais fier d’appartenir à ce courant de supers-héros. C’était une chance, tu sais.
Je me souviens de voir les informations et de me dire « c’est un travail pour Flemmeman ! ». Je m’habillais et restais des heures devant la télé en me disant que si j’étais moins flemmard ou plus courageux, j’irais sauver la veuve et l’orphelin. C’était magique. En novembre 1989, j’étais prêt à prendre un billet pour m’envoler vers Berlin ; et je me souviens que le 9, j’ai mangé un cassoulet en pensant fort à la chute du Mur. Et il est tombé ! Ce que j’ai fait n’était pas grand-chose, mais j’étais présent.


Tu as beaucoup donné de ta personne. Qu’en était-il alors de ta vie personnelle ? 


C’est sûr qu’il faut faire des sacrifices. Peu de femmes acceptent de partager la vie dangereuse que peut mener un super-héros. Le costume attire, certes, mais les histoires ne durent pas… C’est la vie que nous avions choisi. Fonder une famille, boire des bières avec ses amis, un barbecue entre voisins, ce n’était pas pour moi. Mais je ne regrette rien.


Comment les gens percevaient vos actions à l’époque ?


Au début, ils étaient heureux. Ils avaient besoin de nous. Nous étions ce qu’ils n’avaient pas le courage d’être, nous leur montrions que tout était possible.
Plus tard, cela s’est dégradé ; ils ne se reconnaissaient plus en nous. Je pense qu’à chaque époque ses héros, et nous devions laisser la place aux nouveaux, que nous aurions pu former. Malheureusement, il n’y eut pas de relève.


Comment gérais-tu ta célébrité ?


Tu sais, j’étais un héros de l’ombre. Je vivais dans le secret, je n’aimais pas me montrer. Les gens ne pouvaient me reconnaître dans la rue, car Flemmeman était masqué, mais Jean-Foutre marchait à visage découvert.
A une ou deux reprises, j’ai du me montrer au public car la situation exigeait que Flemmeman intervienne devant la foule.


Ah oui, il y avait cette affaire de marche silencieuse…


Oui. C’était en mémoire d’un jeune homme tué pour une histoire de drogue. J’ai toujours dit que la drogue, c’était mal.
Je participais à cette marche, en silence, et il y a cet homme, qui devait 4 ou 5 ans au moment des faits, qui se mit à pleurer et geindre. Je lui ai donc intimé le silence.
Les gens m’ont été reconnaissants, je crois.


La seconde fois, c’était lors de la première guerre du golfe. Des civils avaient été tués par l’armée Américaine, et le peuple s’en était émue. J’ai une fois de plus pris mes responsabilités et dit aux gens qui m’entouraient : « Tuer des civils, ce n’est pas bien. ». C’est le moins que je pouvais faire.


Tu as pris des risques aussi. On se souvient de l’affaire du Hold Up de la bijouterie.


J’ai vraiment risqué ma peau avec cette histoire. Il venait d’en parler aux informations locales à la radio, et je m’apprêtais à mettre mon costume lorsque je vis des jeunes en bas de chez moi renverser les poubelles. Je suis alors descendu une fois qu’ils étaient partis pour les ramasser. Une fois ceci fait, je me suis mis devant la télévision. J’ai vraiment eu de la chance, ce jour là, les braqueurs étaient armés !


C’est fou !


Oui. Des histoires comme ça, il m’en ait arrivé un tas.

Flemmeman pousse le Mur de Berlin pour le faire choir. Vision d’artiste.


As-tu souffert de la concurrence ?


Non. Nous n’étions pas très nombreux, et de toute manière, nous n’étions pas en compétition. Nous étions fiers que quelqu’un d’autre règle une affaire, ça nous paraissait important d’être solidaire. De plus nous étions amis.


Une seule fois, j’ai eu un reproche, lorsque j’ai affirmé haut et fort que les accidents de voiture pouvaient être douloureux. Captain Obvious trouvait que j’empiétais un peu sur son territoire. Mais de toute manière ce jour là, il était occupé.


Une autre bière ?


Volontiers.


Pourquoi avoir raccroché ?


Et bien pour les raisons évoquées plus tôt en grande partie. Je me suis rendu compte que je n’étais plus le bienvenue. Petit à petit, la police a cessé de faire appel à nous, les gens commençaient même à rire de nous. Et puis, il y avait l’âge… Après l’histoire de l’attentat du métro parisien en 1995, pour lequel j’étais intervenu en pleurant ma colère devant l’écran du PMU dans lequel je me trouvais – tu sais, je m’étais étouffé en avalant mon demi de travers, j’ai raccroché. On ne s’attaque pas à ce genre de personne, c’est bien trop dangereux.  


Que fais-tu depuis ?


Et bien, j’ai rangé mon costume dans un placard – c’est la première fois en bientôt 15 ans que je le ressors – et j’ai trouvé un emploi classique. Je mène une vie semblable à tout quidam, mais je sais qu’au fond de moi, je suis toujours Flemmeman.


Et bien merci Flemmeman ; un dernier mot ?


N’oubliez pas ceux qui ont donné de leur sueur pour que vous puissiez dormir sur vos deux oreilles. Un jour prochain peut-être, vous nous regretterez.


Merci encore Flemmeman.


Merci à toi, Garbage.

Flemmeman au naturel.


Ainsi se termina l’entretien, et Flemmeman reparti comme il était venu : par la porte. Prenez cette entrevue comme un témoignage d’une autre époque, celle où des personnes comme vous et moi, avec seulement une étincelle un peu plus sensible en leur cœur, faisaient preuve d’abnégation pour affronter le mal.

Garbage Collector

Auteur: Garbage Collector

Restez au courant de l'actualité et abonnez-vous au Flux RSS de cette catégorie

Commentaires (0)

Soyez le premier à réagir sur cet article

Ajouter un commentaire Fil des commentaires de ce billet

aucune annexe



À voir également

hieroglyphe.suite.jpg

Bilan de l'année 2015

« On fait le milan, calmement, chasse les poissons morts en un instant. »Les Neg'Marrons (vers....

Lire la suite

To Glen Lyon

300 Points d'XP en plus

« Je me souviens que pour aller sur la lande, celle véritable où rien d'humain ne vit, il fallait...

Lire la suite