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Bienvenue au Havre des Miraculés Bannis

« Transplantation de cœur et d’encéphale, ne rêvez plus l’immortalité, vivez-là ! »
Réclame pour Fleshtech - 2035


La végétation était particulièrement pauvre dans cette région, jadis fortement atteinte par les retombées des explosions des usines de cette ancienne zone industrielle. De la ville, il ne subsistait plus rien, à peine quelques ruines de bâtiments, dont le faîte émergeait de la surface du sol, et des objets épars ayant appartenu à ceux qui vivaient ici. À présent, elle appartenait au décor actuel, partie intégrante du Désert, relique enfouie d’une époque à jamais révolue. Nul ne pourrait encore citer son nom, emporté comme le reste par les fréquentes tempêtes de poussière qui balayaient la région. En dehors des débris de cette cité, le paysage était particulièrement monotone et gris, recouvert de cette suie anthracite qui tombait encore très régulièrement, remplaçant à sa manière la neige. Le soleil était à son apogée et chauffait ostensiblement l’atmosphère comme aucun nuage ne filtrait son rayonnement.
Même l’œil averti aurait éprouvé des difficultés à saisir la présence d’un être vivant dans cette plaine ; pourtant une personne s’y déplaçait bien, discrètement, comme tout individu sensé le ferait, en jetant de fréquents regards autour d’elle. Les vêtements couverts de suie, l’homme qui semblait perdu au milieu de cette océan de nulle part jurait étrangement avec le calme et le silence alentours. Il ne portait qu’un vieux sac-à-dos d’écolier, des habits sales et déchirés et un chapeau qui ne l’empêchait pas de transpirer abondamment mais qui lui éviterait sans doute l’insolation – qui signifiait à coup sûr en ces lieux une mort lente. S’approchant des abords des ruines, il paraissait anxieux et sur le qui-vive, comme si une apparition meurtrière allait d’un coup bouleverser la quiétude des lieux. Il semblait chercher quelque chose, s’approchant de plus en plus du bâtiment le plus proche – ou de ce qu’il en restait. Sur une des parois émergentes, quelques lettres avaient été gravées, que l’homme s’empressa de déblayer avant de prendre le recul nécessaire à leur lecture.
« Avre des Miraculé Banis »
Le message était suivi d’indications plus ou moins compréhensibles à base de flèches et de ce qu’il semblait être de distances, apparemment  indiquant la direction à prendre pour atteindre ce havre. Le voyageur parut soulagé de sa découverte, certain d’avoir terminé son errance. C’est donc en toute confiance qu’il laissa les vestiges de la civilisation derrière lui ; confiance qui lui fit perdre pendant un instant sa méfiance et qui faillit lui coûter la vie – à deux pas de son but.
Sous la poussière tapissant la terre, à quelques mètre seulement de lui, une créature humanoïde se réveilla, sans doute dérangée dans sa torpeur macabre par la résonance des pas du voyageur. À la surprise horrifiée de l’homme, la créature tenta de se relever avant de s’effondrer : il lui manquait une jambe. Cela ne l’empêcha  pas de ramper vers l’homme qui recula pour rester éloigné. Des années plus tôt, cette créature avait été une femme, parcourant le Désert, cherchant refuge et nourriture là ou elle pouvait le trouver. Peut-être avait-elle cru pouvoir rester ici et se cacher, ou alors avait-elle été aussi un oiseau de passage. Mais elle avait été attaquée – ses blessures apparentes en témoignaient – et elle en était morte. Il n’y avait plus aucune pensée en elle ; il ne restait plus qu’un instinct mortel de faim insatiable, qu’elle tentait d’assouvir par n’importe quel moyen. Et ce moyen, aujourd’hui, se tenait devant elle. Incapable de prononcer le moindre mot, elle sifflait, crachait et grognait.
Rompre le silence avait des conséquences dramatiques dans le Désert, et l’homme le savait. Il n’attendit pas de voir tous les cadavres se relever – il se doutait qu’ils étaient nombreux – et se mit à courir aussi vite que sa fatigue le permettait en prenant la direction que la « pancarte » indiquait.
Courir, ne pas s’arrêter. Haleter. Même, souffler comme un bœuf. L’épuisement. Les pas se faisaient lourd sur le tapis de cendre. Les sons avaient beau être étouffés, ils parvenaient aux restes d’oreille des morts-vivants. Ou la résonance. Peu importe. Le fait était qu’ils se réveillaient et qu’ils se levèrent. Ils le poursuivaient. La plupart étaient lents, bien sûr, mais certains parvenaient à accélérer. Ils ne fatiguaient jamais. Le voyageur, lui, était exténué, il n’en pouvait plus ; il allait tomber sous peu, inéluctablement. Détaler, ne pas rester là, respirer, courir, respirer. Combien de temps encore ?

Caché par la dune, un assemblage de tôles, de planches, de carcasses de voitures. Cette vision redonna l’énergie nécessaire à l’homme solitaire pour se maintenir sur ses jambes. Peut-être parviendrait-il à s’y réfugier ? Il entendit des sons diffus qui lui paraissaient être des voix. La fatigue lui jouait des tours. Il évita de justesse une main tendue vers ses jambes et continua d’avancer sur ce qu’il assimilait de plus en plus à des cris et des appels d’êtres humains vivants. Mais était-ce seulement possible ?
Un enfant parvint à l’attraper et à le faire chuter ; il se débattit avec vigueur, sans aucun méthode, seulement poussé par sa terreur. C’est alors qu’un coup violent fit valdinguer le monstre qu’était devenu ce gosse, sauvant l’homme d’une morsure certaine. Se relevant avec peine, il aperçut trois vigoureux gaillards faire place nette, chacun sa barre de fer dans la main.
Celui qui avait envoyer le gamin au pays des songes prit le rescapé par le bras et commença une course effrénée vers le refuge en hurlant à ses compagnons :
« On déguerp’ ! A l’butin, a l’mène au Havre ! »
Et les deux gardiens de l’écouter et le suivre à la même allure.

Les quatre hommes pénétrèrent dans le refuge et l’aventurier fraichement secouru se retourna pour voir une lourde porte se refermer derrière lui grâce à un système de chaines et de poulies. La porte, comme le reste des murs d’enceinte, était un habile assemblage de tout ce qui avait pu être trouvé de solide dans le désert : carcasses de voitures, plaques de tôles renforcées, poutres et structures de métal. Un homme d’âge mur, arborant une barbe grisonnante bien fournie, sauf à l’endroit où une impressionnante balafre traversait son visage, s’approcha d’eux et jaugeant le nouvel arrivant, demanda :
« D’où tu viens, mon gail ? Qu’est-ce t’as été fout’ à lever el’ chagnards ? »
Le parler local ne sembla pas surprendre l’intrus, mais il mit du temps à répondre, parvenant avec difficulté à reprendre son souffle. Il répondit enfin :
« De l’est. J’ai traversé le Désert jusqu’ici ; ça fait des semaines que j’ai quitté le dernier être vivant. Et je me suis laissé surprendre par les morts… la fatigue.
— Pas un vif peut survivre si longtemps dans le Sec, riposta l’homme.
— Si. Il y a moi. »
La voix du randonneur se fît plus ferme bien qu’il fût exténué.
« J’ai fui le refuge dans lequel je me trouvais ; nous avions été submergé. Dans le Désert, si on parvient à survivre la première semaine, on apprend beaucoup de choses sur comment leur échapper, croyez-moi.
— Si vous l’jactez, répondit ce qui semblait être le chef de la communauté, méfiant. Le fait est que vous êtes un bouffeur ed’ plus, et on peut pas l’accepter gratis. À quoi allez vous servir ?
— J’ai l’expérience du Désert. Je peux servir de guide, repérer les baveux, ce genre de chose… Pour le moment, je tombe juste de fatigue. J’aimerais me reposer. »
Son interlocuteur fit un signe de tête à l’un des hommes sorti pour le sauver, qui partit aussitôt préparer un endroit pour qu’il se repose.
« Bien. Nous jactrons demain. J’as Peugeot. Ton nom ?
— Armand.
— Ben Armand, benvnu au Havre des Miraculés Bannis. »

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Auteur: Garbage Collector

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