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Égarement d'un fantôme dans les rues de Nantes

« Au fin fond d’une contrée par les vents battus
Je suis le roi fou désuet souverain d’un peuple de statues »
Akhenaton, Au Fin Fond D’une Contrée…


Lorsque j’en ai marre d’user le sol de ma pièce principale à faire les cent pas jusqu’à ne plus pouvoir rendre la caution de l’appartement, je vais marcher. Je n’ai pas trouvé meilleure occupation lorsque « pour écrire, je suis bloqué » (écrire un billet en écoutant Shurik’n, c’est pas facile ; surpasser sa plume, toute une gageure), quand l’inspiration me fuit, quand l’ennui me colle aux basques et lorsque le moral me quitte en claquant la porte, après une engueulade de plus. Dans ces moments où je ne parviens plus à réfléchir, où les pensées s’entrechoquent sans que l’une ne prenne le dessus et ne s’impose à mes yeux, j’éprouve le besoin de sortir et de marcher. Juste marcher, ne rien faire d’autre et ne plus penser à rien de précis. Par moment, je rentre chez moi encore plus angoissé, mais en général j’en retire une certaine quiétude, un sentiment un peu mélancolique mais que j’apprécie et qui finalement finit par relacer mes chaussures.
Je sors alors, bonnet vissé sur le crâne et ma toison naissante, qui n’est plus que le souvenir lointain de ce qu’elle fut jadis, écharpe et gants pour se prémunir de la morsure du froid et mains dans les poches, pour ne pas sentir ces deux extensions latérales balloter bêtement le long de mon buste. Les premiers pas dehors me font sentir que si le redoux est bien là, les températures ne sont pas encore suffisamment hautes pour que je me sente en bonne condition ; je sais que je rentrerais à l’appartement les doigts et les orteils gourds à en être douloureux. Je me réchaufferais en marchant. Nous sommes mardi après-midi, il y a du monde dans les rues de Nantes et je ne peux m’empêcher de me demander ce qu’ils font tous dehors, ces honnêtes gens ; n’ont-ils pas un travail, ne devraient-ils pas être à l’école ? Ils font les soldes, ils se promènent, ils sortent effectivement du lycée. J’ai toujours cette sensation de vide en moi et il y a ce goût indéfinissable dans ma bouche, alors « j‘essaie d’évacuer ça en marchant, tête baissée sur le boulevard ». Peu à peu, mes jambes me traînent jusqu’au centre et je commence à ressentir autre chose, comme une sorte de communion avec la ville, comme si, finalement, je faisais aussi partie de cette urbanité. Et ça me rassérène. Je peux lever les yeux, observer cette entité sans avoir à juger, sans me sentir agressé, comme cela m’arrive parfois. Je hais la foule lorsqu’elle suit une idée commune ; je hais lorsque les personnes en oublient leur individualité, lorsqu’ils réfléchissent en groupe, ou s’abrutissent en masse. Cependant, j’aime sentir une ville vivante, croiser les nombreux passants, les observer poursuivre leur individualité, véritable chimère dans cette colonie de fourmis. Ils sont comme autant de globules rouges se laissant porter par leurs tâches respectives dans les veines de Nantes, et je passe au travers, sans véritablement savoir où je me situe. Un globule de plus, chargé de faire vivre le corps qui nous transporte ? Une cellule externe, un virus, un cancer ?
Je prends alors un peu le temps de contempler mes contemporains (« c’est dire si je contemple rien » rajouterait le chansonnier) afin de sentir battre le cœur de la ville, d’accepter et recevoir l’énergie de cet immense organe. Le temps de voir ces enfants se poursuivre dans la rue qui arriveront en retard en cours, de passer devant l’objectif d’un appareil photo capturant à hauteur de ceinture une rue jouxtant le boulevard Guist’Hau.
Les pavés claquent sous les coups de butoir des talons féminins autour de moi alors que mon pas léger ne produit quasiment aucun son. Comme toujours, je reste discret, ne cherchant d’aucune manière à me faire remarquer. Pour autant, je ne m’efface pas totalement ; je me suis amélioré de ce côté-là. Cela fait quelques années que je me force à marcher au milieu des trottoirs, à ne plus raser les murs comme pour m’excuser d’infliger ma vue à celle des badauds. Je me laisse aller dans ces rues dont j’ignore pour la majeure partie le nom, appréciant l’architecture, la couleur et l’ambiance du centre nantais. Beaucoup de monde dans les cafés et sur leurs terrasses, comme si l’hiver ne les atteignait pas ; je me demande vaguement pourquoi s’installent-ils dehors alors que de la place est disponible à l’intérieur. Levant les yeux vers la fenêtre peinte en trompe-l’œil, je salue au passage les statues se tenant sur le balcon ; le regard dans le vide, elles omettent de me rendre la pareille, aussi je continue mes déambulations. L’air frais me revigore finalement, bien que je sente ma peau se glacer malgré la fourrure naturelle qui me couvre le visage, et je finis par me sentir bien, tout compte fait. Devant moi s’ouvre le Passage Pommeray, galerie commerciale du XIXème siècle sur trois niveaux, dont l’architecture et les quelques statues attirent aujourd’hui une trentaine d’étudiants des Beaux-Arts. Assis chacun dans son coin du Passage, selon l’angle de vue voulu, ils croquent avec talent l’édifice de verre et de fer, tandis qu’au premier niveau, une guide raconte l’histoire de ce lieu à ce qui semble être une classe de lycée. Je continue vers la Place du Commerce, et j’en profite pour prendre dix minutes pour aller voir les sorties à la FNAC. Là encore, je croise une population importante, tant sur la terrasse du café que dans le magasin lui-même. Les gens sautent sur les digital versatile disc et les compact disc soldés, trente euros les cinq DVD, vingt euros les trois CD. Un mois après Noël. La crise, ce n’est pas à la FNAC que je la vois, c’est sûr. D’un autre côté, si j’en avais les moyens, je serais moi aussi reparti avec cinq films. Appelez ça de l’instinct de consommation, ou juste de la cinéphilie, ça n’a pas d’importance. Je ne suis pas venu pour acheter de toute façon, et puis, je n’ai pas l’argent pour. Pas même pour acquérir le dixième tome de Walking Dead qui me faisait des clins d’œil. Je quitte rapidement les lieux, poursuivant mon vagabondage sans but. Un vieil accordéoniste traine ses savates quartier Decré, tirant quelques notes pathétiques de son instrument que les passants n’écoutent pas. Sans m’arrêter, je tente vaguement de reconnaître l’air joué, Chostakovitch, il me semble, le truc de la pub. Ou comment un matraquage publicitaire nous impose des associations d’idées inconscientes. J’entends Chostakovitch, j’ai la pub en tête, impossible de m’en défaire. Pourtant, ça fait un moment maintenant que je ne regarde plus la télévision, c’est qu’ils sont forts, je l’admet. Enfin, pas si fort que ça finalement : impossible de me souvenir la publicité de quelle entreprise ce plan-séquence plutôt bien réalisé promouvait. Une banque, je crois ; qu’importe. Devant moi, deux hommes marchant de concert et tenant chacun un bouquet de fleurs dans leur dos interrompent le fil de mes pensées ; je les imagine allant retrouver leur femme respectives à un restaurant, ou un café. Une demoiselle leur demande si les fleurs sont pour elle, visiblement non. Je ne tarde pas à savoir à qui elles sont destinées, alors que je parviens à la porte du château. Les deux hommes tendent leur bouquet à leurs compagnons qui les attendaient là, visiblement surpris – et enchantés.
Assez de rues pavées, assez de maisons, mon chemin de retour se fera en partie au couvert des arbres – pour ce qu’ils peuvent encore couvrir. Le Jardin des Plantes, îlot de verdure à deux pas de la gare, est d’un certain côté une véritable bouffée d’oxygène. Je sais que c’est con, puisque de tous les côtés, des rues fréquentées le longent, et que l’air doit être plus pollué qu’au plein centre ville piéton, mais pendant un instant, la vision des mouettes, des colombes, des canards et des foulques me donnent l’impression d’être ailleurs ; pas en bord de mer, ni en forêt de Brocéliande, juste dans un petit enclos sauvegardé, à l’abri des scooters et du tramway. Un groupe de touristes étrangers se prend en photo près d’une petite cascade, en prenant soin de piétiner la « pelouse centenaire réservée aux petits oiseaux » et les petits arbustes que l’hiver rend vulnérables. Je ralentis le pas, afin de tenter de connaître leur nationalité. Je les écoute parler, sans comprendre un traitre mot, avant d’en arriver à la conclusion qu’ils sont vraisemblablement japonais. Mais ce n’est pas comme si j’étais spécialiste ; j’ai juste l’expérience des mangas animés pour moi. Finalement, je retrouve rapidement les rues familières qui me mèneront à mon appartement. La promenade pourrait s’allonger encore, mais les quelques gouttes qui se mettent à tomber me font craindre le pire, et surtout, la douleur à l’aine droite devient plus insistante. Tant pis, ça sera pour la prochaine fois.
J’ignore si, au final, cette marche m’a procuré le plaisir escompté. Sans doute un minimum ; pour autant, je retrouve mes démons familiers dès le pas de ma porte franchi. « Ma prose reste morose » et le « coup de blues » est toujours bien présent. Toutefois, cela m’a fait du bien, sur le moment. C’est agréable de sentir que les choses vivent autour de nous, et que nous ne nous situons ni au centre, ni au ban de toute cette agitation. Nous en faisons partie, tout simplement.

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Auteur: Garbage Collector

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