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Coincés, par Yann

« Nos produits parfaitement étanches assureront une conservation très longue du goûts des aliments.
– Raviolis
– Petit Salé et lentilles
– Cassoulet
– Paella
– Poêlée de légumes
– Encore un large choix de saveurs à découvrir dans notre éventail de conserves.
L’identification et la provenance de la plupart des aliments n’a pas pu être identifiée avec certitude.  »

Brochure des magasins Carrefour retrouvée dans le Désert.

Troisième texte écrit par Yann.

Ouais, j’le connaissais bien, c’gars là, il est passé quatre ou cinq fois au camp, et on lui doit tous quelque chose pour ce qu’il faisait : il nous rappelait qu’on était pas tout à fait seuls au monde. En tout cas, il avait des nerfs et de couilles, sûr. Des fois, même, il me foutait les foies quand il racontait ce qu’il avait vu ou vécu. Tiens, j’vais t’dire ce qu’il nous a dit la dernière fois que j‘l’ai vu.

C’était en ville, et il était mal barré. Lui et son chien – un foutu corniaud, mais malin comme un singe -, ils avaient moins l’habitude de la ville, mais je crois qu’il cherchait à se ravitailler, et puis aussi il avait l’habitude de chercher des nouvelles communautés dès qu’il se trouvait dans un endroit habitable. Là, il en a trouvé une, c’est clair.
Un jour, il s’était fait courser et finalement piéger dans la cave d’un immeuble, le genre de cave avec une porte en métal suffisamment solide pour décourager les zombies (après quelques sueurs froides), mais dont la seule autre ouverture est un soupirail à hauteur de trottoir…Pas l’endroit le plus agréable pour camper, avec des zombies qui déambulent dans les rues. Il nous disait qu’avec de l’imagination, on pouvait presque les voir faire du lèche-vitrine, et rien que ça, c’est suffisant pour faire frémir n’importe qui. Mais enfin, habitué à attendre que des zombies l’oublient, et forcé de s’adapter, il s’est juste mis dans un coin où on ne pouvait pas le voir de la rue, et il a attendu. Il avait de quoi se nourrir encore quelques jours en se rationnant – on a tous appris récemment qu’on vivait très bien en mangeant beaucoup moins qu’avant – et le principal problème était l’eau.
Mais de toute façon, il avait touché le gros lot avec cette cave : il y avait plusieurs packs de bouteilles de flotte, le genre qu’on achetait en masse et qu’on entreposait pour ne pas avoir à en prendre toutes les semaines…avant. En plus de ça, il y avait quelques bouteilles de bon vin, et quelques conserves. Sans compter un vélo, des outils, une lampe avec des piles qui fonctionnaient…Un vrai trésor. En bref, il n’était pas si mal installé que ça, sauf qu’un ventre bien rempli, ça n’a jamais remplacé la possibilité de se barrer où on veut. Et puis, il n’allait pas pouvoir jeter indéfiniment sa merde par le soupirail.

De temps en temps, il jetait un coup d’œil dehors, histoire de prendre la température. Le problème des zombies, c’est qu’il faut être très patient pour voir un comportement significatif. En tout cas, c’est en observant la rue qu’il s’est rendu compte que quelqu’un d’autre observait la rue comme lui dans un vieil immeuble en face. Il ne savait pas comment attirer son attention, et cherchait comment faire quand il vit que l’homme allait se détourner, alors il a pris une boîte de conserve et, passant le bras par le soupirail, l’a lancé aussi fort qu’il l’a pu dans la rue. Ça a immédiatement attiré l’attention des monstres mais, par chance, de l’homme également qui est immédiatement revenu à une attitude vigilante. Du coup, notre prisonnier dans sa cave a pris la lampe torche et a lancé le message universel en morse : trois courts, trois longs, trois courts : SOS. L’homme a répondu de la main et est parti de la fenêtre, pour revenir aussitôt après avec un mec qui lui a immédiatement dit « Bonjour » en morse, et c’est à ce moment qu’un dialogue s’est installé entre eux.

Ils semblaient plus ou moins dans la même situation que lui, bloqués dans un appartement dont ils avaient obstrué la porte avec des meubles, sauf qu’ils devaient aller chercher de quoi se nourrir à l’extérieur. Ils avaient donc mis en place une corde à nœuds pour pouvoir descendre et remonter et allaient chercher à tour de rôle tous les trois jours de quoi manger dans les réserves du petit supermarché du coin.

Le lendemain de leur première conversation, un gars descend dans la rue, et court comme une flèche en esquivant les zombies jusqu’à n’être plus visible de la cave. Au bout de quelque temps, il revient, son sac à dos visiblement alourdi par son chargement, et ses compagnons qui le guettaient jettent la corde à nœuds qu’ils avaient arrimée à la rambarde. Le gars l’attrape mais sa  main glisse et il retombe…Le temps qu’il se remette sur pied, les zombies convergent vers lui, et à partir de  là, c’est une histoire qu’on a tous vue quelque part. Il grimpe désespérément, mais ils sont là qui l’attrapent et s’accrochent à lui, et lui il tire pour se dégager, de toutes ses forces, en donnant des coups de pied pour repousser les zombies et éviter les morsures. Seulement, l’immeuble dans lequel ils se sont cachés est vieux, et si les rambardes sont très élégantes, elles sont pas vraiment solides, et le poids conjugué du type et des monstres la fait se décrocher, et l’homme retombe dans la rue…Ses hurlements résonnent une longue minute avant qu’il se taise brutalement. Le gars qui connaît le morse reste à la fenêtre dix secondes avant de disparaître précipitamment.

Ces foutus morts-vivants restent le temps de finir leur besogne…D’habitude, ils se dispersent ensuite, mais là, c’est comme s’ils avaient compris quelque chose : ils restent autour de ce qu’il reste de leur victime et déambulent comme en faisant les cent pas. Comme s’ils attendaient.

Au bout d’une heure ou deux, le dialogue se réinstalle. Ceux d’en face n’ont plus de vivres, presque plus d’eau, plus de corde pour descendre. Pas de certitude que les zombies se disperseront, non plus. Ils avaient tenté une sortie pour passer par les toits, mais avaient perdu un des leurs dans la cage d’escalier et renoncé. Coincés, au moins pour l’instant.
Pour distraire son interlocuteur, notre voyageur essaie de savoir s’il ne jouerait pas aux échecs, même si faire une partie en morse sans échiquier serait difficile, mais, de toute façon, il ne connaît pas. Au bout d’un moment, la conversation cesse, et chacun retourne « chez soi ». Le voyageur mange à sa faim, sauf qu’il n’a pas très faim, ce soir là. Il se demande s’il pourrait leur faire parvenir à manger, mais il ne voit pas comment.
Les jours se suivent, et une sorte de routine s’installe : deux fois par jour, les interlocuteurs se retrouvent et causent un peu. Le voyageur se dit que ça les aide peut-être un peu à garder leur santé mentale, de discuter avec quelqu’un d’autre, et il fait bientôt la connaissance des trois autres personnes qui restent dans l’appartement : Tony, Paul, Marianne. Ils le regardent mollement, l’air hagard, épuisé, et laissent Stéphane causer avec le voyageur.

Quatre jours après la chute de leur compagnon, Stéphane vient à la fenêtre ; il est abattu, et c’est visible même de l’autre côté de la rue. Tony, rendu fou par la faim, a tenté de sortir seul et est mort dans la cage d’escalier.

Les jours suivants sont de plus en plus moroses. Le voyageur prend moins de plaisir à converser avec Stéphane, et puis il a honte de se nourrir alors que ceux d’en face crèvent de faim.
Désormais, Stéphane ne vient plus qu’une fois par jour.

Onze jours après la chute de leur compagnon, un grondement puissant retentit. Des maraudeurs passent dans la rue, tirant sur tous les zombies, nettoyant la rue. Une minute après, presque trop tard, une fenêtre s’ouvre en face et un drap blanc surgit et s’agite au-dessus de l’asphalte ; les maraudeurs ont vu, et s’arrêtent. Ils font signe aux survivants de descendre. Les trois glissent le long de draps noués, et rejoignent leurs sauveurs : plutôt maraudeurs que zombies…Stéphane parle avec le chauffeur d’une voiture, qui va chercher dans son coffre une corde avec un crochet, qu’il fixe au soupirail de la cave du voyageur… Celui-ci leur fait passer la plus grande partie de la nourriture contenue dans la cave. En voyant ça, les trois survivants ouvrent de grands yeux, et détournent le regard.

Il n’y a pas de mots d’échangés entre le voyageur et eux, et peu avec le chef des maraudeurs. Ils vont leur route, et lui la sienne.

Mais, en partant, il se demande ce qu’ils ont bien pu manger durant ces onze jours.

Franck, néo-fermier.

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