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Le Marteau de Calcair

« J’ai cassé des joueurs en deux, brisé leurs os, et laissé le sol derrière moi recouvert de cervelles. Je ferais n’importe quoi pour gagner. Mais je n’ai jamais blessé personne pour une autre raison qu’accrocher un crâne de chien sur un piquet. Et je ne le ferai jamais. »
Gonzo, Le Sang des Héros



Son visage était plus proche de l’ours et du chien que de l’humain, tant les cicatrices qui le couvraient l’avaient défiguré. Rares étaient les centimètres carrés de peau encore intacts sur le corps massif de l’homme qui se tenait tranquillement en face de moi, à siroter sa Circé. Les innombrables coutures grossières qui couraient sur le cuir usé de son épiderme témoignaient de la violence des douze années qu’il venait de vivre au sein de la Faction A, et l’auraient à coup sûr fait passer pour monstre s’il ne portait sur lui l’insigne de Calcair, la masse des querelleurs, qui inspirait le respect autour de lui. Son cuir chevelu était bosselé et écorché, tant et si bien qu’il avait finit par devenir complètement chauve. Une immense balafre traversait le visage, de la tempe droite à la mâchoire gauche, creusant une profonde diagonale qui avait semble-t-il occasionnée la perte de l’œil droit et la brisure nette de l’arête nasale. Un simple bandeau de tissu sale recouvrait l’œil mort, tandis qu’une plaque de métal avait été rivée du côté gauche de la mâchoire, remplaçant une partie de l’os qui avait été arraché. Il ne lui restait plus que deux ou trois dents d’origine, les autres ayant été remplacées également par des morceaux de fer, ce qui lui donnait un sourire étincelant, mais pas joli pour autant.
Pour peu que l’on ignore la signification du Calcair, ce qui est assez invraisemblable, à moins de vivre en ermite dans le désert et de ne pas avoir croisé la civilisation depuis la naissance, on croirait sans doute avoir affaire à un guerrier, soldat ou mercenaire, de ceux qui s’engagent dans les conflits qui rythment quotidiennement les frontières est et sud. Ça pourrait ne pas être totalement faux, du reste ; un nombre important de querelleurs de niveau médiocre se tourne vers l’armée après avoir abandonné les espoirs de gloire et de victoire. Mais l’homme qui se trouvait assis à la même table que moi, buvant l’alcool des fous comme si on lui avait servi du lait, n’était ni un soldat, ni un querelleur de seconde zone. Il était le champion le plus accompli de la Faction A, le seul à avoir gardé son titre pendant plus de huit ans, quand le record  avant lui était de deux années.

« Il y a un moment, faut regarder les choses en face, tu vois ? »
L’écrasement de sa trachée par une masse quelques années plus tôt avait altérée sa voix de manière à la rendre rauque et sifflante à la fois, entre rugissement et sifflement ; lion et serpent : c’était ce qu’il avait toujours été dans l’arène, il en avait désormais l’intonation.
« Il y a pas beaucoup de carnins qui prennent leur retraite, surtout après autant d’années. Plus t’es vieux, plus c’est dur de rester en vie… Il y en a qui l’ont compris et qu’abandonnent tout au bout de deux ans. Il s’en tirent dans le meilleur des cas avec quelques cicatrices, des os brisés une fois ; ils sont quasi intacts, tu vois ? Mais ils sont plus rien, ils sont pas connus. C’est pas des vrais carnins, ils ont pas ça dans l’sang, tu vois ? »
Il ponctuait ses phrases par une interrogation en me regardant dans les yeux, mais n’attendant aucune réponse de ma part. C’était à peine si j’osais lui adresser la parole de toute manière, tant il m’en imposait par sa carrure, par son aura de champion, par sa légende. J’étais sidéré de constater comment il vidait sa chope de Circé, sans en ressentir les symptômes hallucinatoires. J’avais plutôt opté pour une simple bière des sables, au goût âcre et à l’odeur d’urine qui ne me monterait pas à la tête. Je voulais rester lucide pour cette soirée, je voulais connaître le personnage, connaître l’homme !
« Moi, c’est tout ce que je voulais. Que les gens se retournent sur mon passage, qu’ils chuchotent mon nom, qu’ils me laissent passer avec respect. Et je l’ai vécu, tu vois ? J’ai eu ma part, j’ai même eu celle des autres, pour ainsi dire, tu vois ? Je suis le plus fort, j’suis le meilleur, tu vois, mais à un moment faut qu’ça s’arrête. J’ai goûté à la richesse, au luxe ! J’ai eu les plus belles filles dans mon lit, il y a même des hommes qui voulaient partager ma couche ! Tu vois ? Ha ! Ha ! Des mecs qu’étaient prêts à subir mes assauts comme des femmes, plutôt qu’à les sentir dans l’arène. Ha ! Ha ! »
Son rire bien que puissant, sonnait comme une toux sèche ; il en fit l’économie. Je n’osais pas lui avouer que moi aussi, comme bon nombre de jeune adulte masculin de notre génération, avait en sortant de l’adolescence proposé à un champion de subir son étreinte. Je n’avais essuyé aucun refus. L’admiration sans faille que portait la population aux carnins avait quelque chose de profondément physique. Tous, filles comme garçons, étaient attirés par l’érotisme sauvage qui émanait de ces colosses offrant leurs corps en sacrifice à l’exploit et au mental d’acier. S’ils ne pouvaient eux-mêmes entrer dans l’arène, les adolescents pensaient pouvoir devenir des hommes en accueillant la vigueur des champions à pénétrer leur chair.
« Tu vois, quand le public gueule ton nom, « Yardack ! Yardack ! », au moment où tu franchis la herse, tous en chœur, à en faire frémir les murs, t’es comme au paradis. Et moi, j’ai eu droit à ça pendant huit années. Ça te vrille l’esprit, tu penses qu’à ça ; tu vis avec et tu dors en écoutant l’écho qui résonne encore dans ce qu’il te reste de crâne, jusqu’à en rêver. Yardack ! Yardack ! Impossible d’oublier ton prénom, tu vois ? »
Il se mit à rire à nouveau, commanda un nouveau broc de Circé – mais comment pouvait-il avaler tout ça sans devenir dingue ? – puis secoua la tête et me montra sa main droite.
« Et puis, un jour tout s’arrête. Calcair Zammer, comme on m’appelait avant, se fait écraser le coude dextre et les p’tits jeunes en profitent pour m’mettre le main en charpie, tu vois ? »
Ce qu’il nommait « main » n’était plus qu’une immonde boursouflure dont on ne distinguait qu’avec peine les cinq doigts. Les os s’étaient ressoudés entre eux, fermant définitivement le poing, et avec lui, la carrière époustouflante de Yardack, le Marteau de Calcair.
« Je leur en veux pas, tu vois, peut-être j’aurais fait la même chose à leur âge. Ils n’ont connu qu’un seul maistre de la Faction A, normal qu’ils aient les crocs. Quand j’ai commencé en Faction A, il y a douze berges, le maistre ne le restait que quelques mois au mieux. Mais moi, j’ai changé la donne ! Tu vois ? Maintenant, les petits, ils rêvent de ça, ils pensent qu’ils vont rester en haut pendant des années, mais ils se gourent ! Il y a personne qu’a assez les tripes et les jambes pour rester en haut ; il n’y a que moi, tu vois ? Et maintenant… »
Il baissa les yeux vers sa main, et la cogna contre la table avec force, renversant un pichet vide qui s’écrasa au sol. Des yeux se tournèrent vers nous, curieux, avant de retourner à leur propre table comme ils ne voyaient aucun signe de querelle.
« Mais, tu as déjà été fixé plusieurs fois, commençais-je, timidement, tu as fait plusieurs match avec le genou broyé et il te manque deux doigts à la main gauche, qu’est-ce qui cette fois t’as fait arrêter ? Tu aurais pu installer une prothèse, beaucoup continuent même avec une main en moins.
— T’as pas faux totalement, me répondit-il avec un sourire triste. Mais n’espère pas faire de miracle avec une telle prothèse ! L’arme est directement attachée au bras, pas moyen de t’en défaire, et ça, ça limite beaucoup la tactique, tu vois ? D’autre part, j’ai vécu toutes ces années en tant que maistre en protégeant cette main. Le fait qu’elle est été atteinte me fait dire qu’il était temps d’arrêter. Je vieillis, tu vois ? J’aurais pas pu rester maistre avec ceci, rajouta-t-il en me brandissant son moignon sous le nez.
— Tu n’envisageais pas la mort dans l’arène ? »
Je savais que nombreux étaient les joueurs qui disaient préférer mourir que d’arrêter, et pour beaucoup, ce souhait s’était réalisé.
« Bien sûr que j’y ai pensé. Bien sûr que je le voulais. Mais pas n’importe comment, tu vois ? Ma main m’empêchant de jouer correctement, je ne serais pas parti comme un champion, mais comme un perdant. Et je voulais surtout pas de ça ! Mieux valait pour moi arrêter… Un champion de ma trempe, il sort avec les honneurs, personne lui dit rien. C’est comme pour Costello Farger, tu te rappèles ? Il était resté deux ans maistre, à l’époque, personne n’avait fait mieux, c’était avant que j’arrive, j’étais tout môme encore. Un géant, ce type, avec des bras comme deux fois les miens, et c’est pas peu dire !
— Je me souviens de lui, assurais-je, me rappelant d’une brute féroce et d’un jeune homme à peine sorti de l’adolescence démembré. J’avais été le voir jouer une fois.
— Ouais bah lui, il s’est retiré, quand il s’est fait détruire la colonne. Ça pardonne pas ça, tu vois ? Il y a bien deux-trois crétins qui lui ont reproché d’arrêter, mais dans l’ensemble, les gens l’ont compris. Un champion, c’est pas fait pour faire le match de trop, celui qui te ridiculisera, même si tu dois y trouver une belle mort. Et Costello, il a eu droit à une ovation quand il a annoncé sa décision. C’est le premier qui a eu droit à ça, tu vois ? Et moi, le deuxième. »
L’annonce de départ de Yardack avait abasourdi toute la population. Les gens ne voulaient rien entendre, on leur enlevait leur héros. Moi-même en avait eu les larmes aux yeux. Mais il avait eu droit au plus bruyant des vacarmes en sortant de l’arène. Tous l’acclamaient comme le grand champion qu’il était.

« Que vas-tu faire, maintenant ? lui demandais-je, curieux.
— Retomber dans l’anonymat, j’imagine. »
Cela n’avait pas l’air de beaucoup lui plaire.
« Ou demander à former une équipe, en devenir le crom. Ça ferait de moi le maistre accompli, rajouta-t-il dans un sourire. Sur le terrain, et dans les tribunes. Mais ça gagne pas pareil, crom, tu vois ? C’est pas connu. Ça reste dans l’ombre, tu vois ? »
Il se tût, finissant sa Circé. De temps à autre, je voyais sa main chasser d’invisibles mouches devant son visage, preuve qu’il ressentait enfin les effets de sa boisson hallucinogène. Le bar était toujours plein, et on commençait à entendre les clameurs avinées de clients belliqueux. L’atmosphère de la salle était rendue opaque par la profusion de fumeurs de chnaï qui exhalaient après chaque bouffée une fumée jaunâtre aux relents d’herbe grasse brûlée et d’huile de noix. L’ambiance en devenait étouffante et cachait le visage du voisin à moins de deux mètres, ce qui avait pour conséquence pour nous de ne pas nous faire aborder par des admirateurs du Marteau de Calcair.
Aucun de nous deux ne dîmes mot pendant plusieurs minutes, plongés pour l’un dans douze années de souvenirs glorieux et pour l’autre dans la contemplation du plus grand querelleur de tous les temps. Pour moi, cet homme ne disparaîtrait jamais, il sera une statue, un mémorial à l’honneur et la sueur dans le fond de mon esprit. Qui le remplacera dans l’arène ? Qui pourra faire mieux ? Comme pour répondre à mes pensées, il reprit la parole :
« Aujourd’hui, je suis une légende. Pendant des années, les querelleurs subiront la comparaison. Mais viendra fatalement un jour où je serais oublié, et cela se passera de mon vivant, j’en suis convaincu, tu vois ? Il y a forcément un type qui battra un jour mon record de quatre mille quarante-cinq carnes. Les records existent pour être battus, celui-ci ne fera pas exception, même si la majorité des carnins ne parviennent pas à dépasser les six cent. Le jour où je redeviendrais personne, je sais pas ce que je ferais. Peut-être j’irais sur les frontières, où les gueules cassées servent de chair à canon, ou je me jetterais d’une falaise, tu vois ? C’est toute ma vie, la carne. Je pensais, tu vois, à quitter la région franchir la frontière ouest, allez voir ce qui se fait ailleurs. »
Je ne dis rien, ne sachant quoi ajouter. Quitter la région était quasiment impossible, sauf pour aller se battre au sud ou à l’est. Je le savais, il le savait aussi. À l’ouest, au-delà des Rocheuses, les quadrars tiraient à vue.

Dans le bar, j’entendais le tumulte des premières échauffourées. Je fis signe au géant de sortir et il acquiesça, ne désirant pas faire d’esclandre. La violence avait toujours fait partie intégrante de notre existence, tant les conditions de vie étaient rudes. L’arène de la Carne permettait de canaliser toute cette brutalité bestiale, c’était la raison pour laquelle les carnins étaient si respectés. En faisant sacrifice de leur intégrité physique, en acceptant les pires souffrance, en faisant couler le sang en abondance, en mourant sous les vivats de la foule, ils nous évitaient de nous entretuer ; ils nous permettaient de vivre.

***

Le Sang des Héros est un film américano-australien sorti en 1989 et écrit et réalisé par David Webb Peoples (scénariste entre autres de Blade Runner, Ladyhawke, L’Armée des 12 singes et Impitoyables – que du lourd ! (enfin, je n’ai pas vu Ladyhawke, mais par ouï-dire…)). L’univers dépeint est pessimiste, comme en général toutes les fictions post-apo, les gens vivent dans des villages dans le désert et ont visiblement peu d’eau. Des équipes s’affrontent dans un jeu où le but est d’empaler un crâne de chien sur un piquet. Pour le reste, tous les coups sont permis. Ce n’est pas du trollball, mais ça y ressemble un peu. Pour ces joueurs, le rêve ultime est de se faire remarquer par la ligue pour avoir le droit de dormir dans des draps de soie (en gros).

Il n’est donné aucune explication sur l’apocalypse, sur la politique (à part qu’il y a une caste dominante), sur la manière de vivre des gens. Le film se concentre principalement sur le jeu. L’univers est très cohérent et bien réalisé (costumes, maquillages, monnaie, nourriture, etc.) et il est bien plus intelligent qu’il peut paraître dans mon court commentaire.

Ce film est à mon avis un petit bijou et j’ai bien du mal à saisir la raison pour laquelle il n’est pas plus connu que cela (moi-même n’en avais jamais entendu parler avant la semaine dernière). Il n’existe apparemment qu’une copie DVD de moyenne qualité quasiment introuvable en France j’en suis sur, reléguée dans les bacs à nanar ou chez Cash Converters dans les DVD à un euro (au milieu de véritables daubes de Steven Seagal, on trouve quelques autre chefs d’œuvre méconnus comme Society ou Chromosome 3)

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Auteur: Garbage Collector

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