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À terme, nous flotterons, seuls, dans les étoiles

« Immigrant. Individu mal informé qui pense qu’un pays est meilleur qu’un autre. »
Ambroise Bierce, Le dictionnaire du Diable

Le 15 juin prochain débutera la plus grande opération spatiale médiatique depuis les premiers pas d’Armstrong et Aldrin sur la Lune. Pendant les six mois nous séparant de cette date, nous allons en bouffer du documentaire sur cette aventure humaine et technologique. Les magasines ne parleront bientôt que de ça, et j’entends déjà les voix de tous les opposants, qui pour une cause qui leur est propre – écologie, religion, économie etc. – sont prêts à prendre les armes pour vaincre une chose qui les dépasse totalement. Il m’est difficile de prendre parti, tant il est vrai que cette mission est un désastre économique, politique, voire même écologique. En ce qui concerne la religion, les fanatiques m’ennuient et me fatiguent ; je les laisse volontiers à leur aveuglement. Pour autant, je ne peux m’empêcher de penser que ce qui va être réalisé a pour but la survie de notre propre planète, à long terme. Si la Terre se meurt, si le climat devient tellement préoccupant, si des populations entières vivent dans la misère la plus profonde, alors le salut ne peut venir que d’en haut. Mais puisqu’il n’y a rien à attendre d’un bon Dieu, c’est à nous qu’incombe la tâche d’aller chercher les outils pour réparer nos erreurs. Cette mission n’est qu’un pas de plus dans la cure de notre planète, et cela prendra des siècles avant que l’on puisse y voir les premiers apports bénéfiques.
Pour cette opération de très grande envergure, la NASA et l’Agence Spatiale Européenne se sont alliés et ont bénéficié de l’aide et de l’expertise des programmes spatiaux Russes et Chinois. En clair, et il s’agit d’une première, tous les acteurs de la conquête spatiale ont trempé ensemble leurs mains dans le cambouis afin de mettre en place le Programme de Vie Martienne (LMP : Life Martien Program) ou pour la population, le premier programme de colonisation martienne.
Les efforts techniques et financiers fournis sont tout simplement astronomiques, et ont mis les États et les banques dans le rouge ; autant dire qu’ils n’ont pas intérêt à se rater sur ce coup-là. Il aura fallu 13 ans pour conceptualiser, construire et tester les 8 navettes Romulus, qui accueilleront chacune 300 passagers, les 2600 premiers colons de Mars. Chacune des navettes quittera le sol terrestre à un mois d’intervalle avec la précédente, afin de minimiser tous les risques possibles. Elles mettront 6 mois à rejoindre la planète rouge et le poste scientifique avancé Alcippé, duquel attendront les 12 astronautes chargés de préparer le terrain pour l’arrivée des colons. Ces 12 scientifiques, partis il y a maintenant deux semaines à bord des modules Orion 3, auront pour mission de superviser la mission durant les premières années.

Qu’est-ce qui me pousse à parler de cela sur mon blog, alors que vous êtes tous vraisemblablement bien au fait de l’actualité ?

Outre l’aspect purement technique et politico-financier de la mission, il y a un point que les médias se refusent d’aborder : que pousse 2600 quidams à tout abandonner pour aller tenter de survivre 15 ans minimum sur une terre complètement hostile ? Que recherchent-ils ? Que fuient-ils ?
Il leur sera impossible de rentre sur Terre pendant 15 ans. Les communications, bien que possibles, seront rares et principalement réservés aux échanges purement scientifiques. 15 ans isolés de tout ce qui avait pu constituer leur vie auparavant. 15 ans sans même savoir si la vie sur Mars est possible. Tant d’années sans voir sa famille, ses amis ; sans pouvoir sentir la caresse du vent ni respirer à plein poumon l’air iodé de la mer.
Je me suis intéressé à ces personnes qui ont fait le pari de tenter leur chance ailleurs. L’analogie avec tous les émigrants de tous les pays est assez tentante, pourtant je ne parviens pas totalement à y adhérer. Il s’agit cette fois d’un périple inédit, car il possède certaines caractéristiques qui n’ont jamais été connues sur Terre. Le manque d’oxygène, d’eau et de nourriture risque d’être une source d’angoisse perpétuelle ; certains risquent de devenir fou, de perdre totalement le contrôle d’eux-mêmes. Ce risque est connu des organismes de santé participant à la mission et a été pris en compte dés le début.
Le choix des 2600 futurs colons s’est étalé sur un an et demi. Il a fallu auditionné et préparé les candidats un certain nombre de fois afin de choisir les plus solides. Pour autant, le but de la mission est d’installer une colonie viable à partir d’un ensemble représentatif de la population terrienne : il ne s’agissait pas de choisir une élite, d’après eux. On retrouve donc des hommes et des femmes de moins de 50 ans (âge limite) et quelques enfants. Parmi eux, des ouvriers, des intellectuels, des médecins, des informaticiens, des professeurs, des artisans, des chômeurs.
Qu’est ce qui a décidé toutes ces personnes à quitter la Terre ? L’aventure ? Sans doute, pour une bonne partie. Pour autant, le besoin de faire partie de l’Histoire, d’avoir son nom sur la première plaque commémorative martienne peut-il être plus fort que le désir de partager sa vie avec les personnes que l’on aime ? Certains, sans doute, n’ont rien à perdre et n’ont plus aucune attache sur cette planète, mais ça ne peut être le cas de tout le monde. Les quelques interviews qui ont été faites des futurs colons ont montré des gens qui ont une famille, des amis, voire des biens immobiliers, de la richesse. Je peux comprendre qu’on souhaite abandonner tout cela pour une période donnée, mettons un an ; pour autant, est-il possible de laisser ce confort, ce soutien, définitivement ? Comment leurs proches réagissent à ce choix ? Peuvent-ils l’accepter sans broncher ? La situation est très différentes des migrants qui quittaient leur terre pour échapper à un funeste destin : pauvreté, chômage, maladie, guerre, famine etc. Ces gens pensaient trouver mieux ailleurs. Dans ce cas ci, nous sommes sûr d’une chose : la vie sur Mars sera pire que celle que nous vivons ici.

Parmi les nouveaux colons, quelque uns fuient effectivement leur quotidien, leur routine, leur mal-être. Pour ces gens-là, le plus difficile est sans doute de passer le test psychologique, le plus important des filtres mis en place dans le choix des aspirants martiens. Les plus fragiles n’auront pas leur ticket, le projet n’autorise aucune potentielle source de problèmes qui pourrait mettre en péril la conduite de la mission. Cela se comprend très bien, le nombre de données est incommensurable, la marge d’erreur est déjà suffisamment importante qu’il est inutile de rajouter en connaissance de cause des éléments perturbateurs.
Toutefois, pour les personnes abandonnant une vie qui leur paraît terne mais passant cet ultime test avec succès, pensent-ils trouver mieux là-haut ? Rien ne les attache vraiment plus à la Terre ? Je sais par expérience que les amis le restent rarement indéfiniment, surtout dans la société dans laquelle nous vivons. L’individualisme a tellement été encouragée que nous ne communiquons plus que par écran interposé. En réfléchissant, je me rends compte que je n’ai pas serré de main à quiconque depuis plus de six mois. La majeure partie de la population s’adapte bien, et vite et s’épanouissant dans les innombrables réseaux d’amis « virtuels » ; leur sociabilité n’en n’a pas souffert. Les autres, les quelques résistants ou inadaptés à ce monde sans consistance se trouvent en marge. Ils passent d’une dizaine d’amis, à trois, puis en perdent finalement le contact, le tout en quelques années. Le manque de contact physique, l’isolation, le regard des autres, l’envie de sortir de ce carcan sans en avoir vraiment le courage. Autant d’éléments pouvant expliquer cette envie de quitter la planète, ce besoin de rejoindre Mars. Il est fort possible, parfois contre toute attente, que les quelques amis et la famille de ces gens-là ne comprennent pas leur décision. Certains partiront sans en parler, en laissant juste une lettre d’adieu, alors qu’ils ne reviendront jamais, qu’ils ne reverront jamais leurs parents, leurs frères et sœurs, leurs amis. Il y aura de la douleur, une déchirure liée à l’incompréhension, qui mettra du temps à cicatriser et qui, peut-être, pointera du doigt l’énormité que cette société a engendré, de la solitude au sentiment d’inutilité de ces marginaux.

Il est tard, je me perds un peu dans ce que je voulais dire concernant cette extraordinaire aventure.
Retenez juste ceci : le 15 juin 2054, les premiers colons de Mars quitteront la Terre, pour une grande partie, à jamais ; et je serais parmi eux.

Adieu.

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Auteur: Garbage Collector

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