GarbageCollector

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Là où ne brille aucune étoile

« La mine un peu défaite
Sur le pavé qui s’y prête
Je sors promener et faire pisser
Mon chien dans la tête, ce chien dans ma tête »
La Rumeur (Hamé), Un chien dans la tête

Javier Navarette - The Fairy and The Labyrinth (Le Labyrinthe de Pan)

Il est des jours où nous nous forçons à écrire ; il est des nuits où les mots cherchent à s’échapper, tourbillonnant en notre sein, de plus en plus vite, de plus en plus fort, attirant lettres et phrases éparpillées dans une danse puissante et énergique qui ne peut être contenue bien longtemps sans exploser hors de nous.
Le chemin d’une inspiration subite, des royaumes qui s’envolent, attirés vers le néant alors que le géant n’est plus là pour tenir les cordes de soutien. Les images d’un autre, les mots d’une autre, que l’on accapare, et qu’on ne lâche plus tant que les fondations ne sont pas posées, tant que le géant n’ait été invité à maintenir les arceaux.
Les mots s’enchaînent, vides de sens, ou peut-être au contraire trop plein de signification improbable. Je ne les retiens pas, ils coulent de mes doigts, et ils ne signifient plus rien, je ne parviens pas à les modeler, ils sont trop nombreux, trop indisciplinés.
J’aimerais les faire sortir en rang, qu’ils prennent la forme de ce que je ressens ; je souhaiterais les poser en notes harmonieuses à la suite d’un parfait récital ; mais ils ne sont que maladresse, et mes gros doigts imprécis briseront la beauté et la justesse de ce qui fut élaboré avec soin par d’autres que moi. Je laisse donc, mes mots sortent mais pas n’importe où ; et j’avise cette page blanche comme buvard de mes idées hasardeuses.

La nuit apporte son obscurité, éclairant ce que le cœur supporte, ce que les veines acheminent ; la nuit entre en moi et je lui laisse la porte ouverte de ma fragile chaumine. J’aimerais me retrouver là où les étoiles ne brillent plus, à des milliers d’années lumière de Last One, dans l’obscurité absolue, à n’être éclairé que par ce qui est lumineux en moi. Alors que résonne les premières notes de la bande originale du Labyrinthe de Pan dans mes enceintes, je m’imagine seul, dans le scaphandre de survie de Dany Berged, le rêveur de nébuleuse, flottant dans l’immensité du grand vide où rien ne peut m’atteindre, rien ne peut me venir en aide. Si le silence est une goutte d’or, l’ombre en est le filon. La solitude est une malédiction sous le soleil et le chahut de la journée ; elle devient une nécessité, un remède lorsque la couverture noire s’étend, accrochant le crépuscule. J’aime alors cette isolation, même si elle me blesse parfois ; je l’aime et elle me le rend, elle fait disparaître un monde auquel je ne fais plus non plus partie, le temps d’une nuit. Elle m’enveloppe, me cache le brouillard et masque les silhouettes et leur agitation de pantin. Je n’ai plus peur de la dévisager, de me sentir un et seul, de me trouver face à mes craintes, face à mes doutes, face à mes erreurs, passées et celles à venir ; face à mon clavier. Il ne peut s’agir que de plénitude, et j’affronte mes mots imparfaits, ceux que je ne parviens pas à modeler. Ils disent ce que j’aimerais laisser caché, et cela est peut-être bien, ou ne l’est pas ; je le regretterais lorsque pointeront, accusateurs, les premiers rayons de notre étoile.

J’ai beau être seul, j’ai beau être emporté par cette magie nocturne, les phrases ne cessent de s’embrouiller sur l’écran, et j’échoue à les démêler. Les mots d’ailleurs, ceux des autres, plus justes que les miens me plaisent davantage que ceux que je dépose ici. Ils décrivent sous une plume étrangère mes propres fantômes. Les touches blanches que pressent mes doigts pressés hésitent, balancent entre deux directions, et constituent le mur entre ma sève et l’encre virtuelle qui s’étend sur cette page. Ce n’est pas d’un mur dont j’ai besoin, c’est d’un miroir ; c’est d’un cathéter qui déposerait mon sang directement dans les vaisseaux de ce texte. Je sculpterais un jour ma statue de pierre, qui s’élèvera dans cette plaine aux frontières troubles ou infinies, et qui restera là, sous un soleil éclatant, éternel. Je graverais à mon tour mon âme dans la roche, tant et tant que je la perdrais à jamais, subtil transfuge, de mon corps au diamant.
Ce n’est pas mon âme que je perds dans ce texte, ce sont mes idées qui se mélangent, et qui relient des nœuds qui ne devraient pas se croiser. La nuit porte ma voix, et vois, je perd les mots ; ils me fuient, ils n’aiment pas être ainsi asservis. Ils aimeraient être libéré de leur carcan, être les flèches mortelles et quitter leur carquois ; plus que de simples esclaves, ils sont ce que je suis. Peuvent-ils me délier, ou ne cessent-ils pas de m’emmêler encore davantage ?

Inlassablement, je me corrige, rectifie chaque phrase, chaque paragraphe, alors que j’ignore quel sens donner à ce texte. Un pas en arrière, puis deux, et trois ; un pas en avant ; il me semble reculer. Pour faire illusion, je me retourne et me retrouve, à nouveau, dans le noir, avec toujours cette étoffe sur ma tête. La capuche de mon sweat couvre mon crâne, c’est un toit, c’est une maison. Plus tard, une fois ce texte incohérent achevé, ce sera mes draps.
Je me sens vide, les mots finalement se sont échappés en masse, ils m’en reste peu. Je pensais au fond de moi les retenir plus longtemps, nourrir ce cahier du contenu du dictionnaire, mais je m’essouffle déjà, et je suis fatigué. Je ne parviens pas imbriquer ce que je contiens, ni à saisir ce qui s’échappe de mes pores. Les formes et arabesques que peignent les nuages de ma substance grise sont indescriptibles, j’aimerais les prendre à pleines mains et les coller directement ici pour vous les montrer, pour que je vous dise : « Ah ! Vous voyez ! Ça n’a aucun sens, aucun sens ! Vous me croyez maintenant ? » Mais elles s’éparpillent, je suis sûr qu’elles me narguent, à moins que tout ceci n’existe pas, finalement, pur produit de l’imagination de mes doigts exsangues.
Je vous ai bien eu, n’est-ce pas ? Vous avez cru que ce que je tâchais vainement d’écrire reflétait ce qui tourbillonne en moi ? Vous pensiez, alors que s’achève cette magnifique musique de Javier Navarrete, que la nuit pouvait me saisir de la sorte, me faire décoller pour rejoindre la dernière étoile du firmament ?
Alors que je termine ce billet et que je me pose la question de sa place sur ce blog (dois-je vraiment le poster ? Qui cela intéressera-t-il, une fois le jour levé ? Il est trop tard bien sûr, mais je vous conseille de le lire la nuit, après 2h00, puisque c’est l’heure actuelle…), je change sans vraiment réfléchir la musique en choisissant l’une de mes bandes originales préférées, celle du jeu vidéo Planescape Torment. Une quête identitaire… Peut-être le jeu le plus intelligent qu’il m’a été donné de jouer. Et il a parfaitement sa place dans ce billet.

Ce texte est sans fin, il résonne en moi comme l’écho infini de tout ce qui peut être extrait de mon sang, et de ma bile. Il restera donc inachevé, et il n’aura pas de point final. Je reste persuadé que je ne le comprendrais plus demain, comme il ne peut être déchiffré que dans l’obscurité ; et dans l’isolation. Sans doute ne l’aimerez-vous pas ; je me réserve le droit, pour une fois, d’écrire un billet à mon intention, et si vous le lisez jusqu’au bout,

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Auteur: Garbage Collector

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