GarbageCollector

Le blog qui lutte contre les fuites de mémoire.

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Je n'ai pas de titre valable, mais il est 3h20.

« Parce que moi, je vois bien, sachez-le. J’ai la moitié des yeux qui voit le jour, et l’autre qui voit l’anti-jour. »
L’ogre, contraire du prince de l’astéroïde B612

Il y a des jours ou nous sommes plus sensibles à la réalité que d’autres. Des journées où tout nous paraît vain, illusoire, sans toutefois parvenir à en comprendre la raison.
Dimanche après-midi. Amélie se promène dans les rues du centre ville, à la recherche de ce qui avait pu la mettre dans cet état morose. Rien… il n’y avait rien. Elle vient de quitter son appartement, laissé en l’état (c’est à dire sur le sol, le canapé bleu, la petite table, et – allez savoir pourquoi – dans la salle de bain) les cartons de pizzas, les bocks de bière, les feuilles volantes et les publicités des pizzas Morini (tomate, œuf, aubergine, épaule, paprika). C’est ce genre de publicité qu’une jeune fille portant une casquette rouge et une chemise bleue à pois rouges vous tend dans les rues les plus fréquentées, alpaguant les passants d’un sourire fatigué en marmonnant quelque chose comme : « Venez chez Morini ; pour une pizza deux personnes achetée, la deuxième est gratuite. Grand choix de garniture. La livraison est gratuite si vous prenez des boissons. »
Dans la chambre d’amis, reconverti en atelier, un tableau inachevé, la peinture est encore fraiche. On perçoit vaguement une forêt dans une bulle ; tout autour de cette bulle, des parois sombres, oppressantes, percés de milliers de petites niches habitées par des robotinsectes. Amélie ne parvient pas à travailler dessus aujourd’hui, rien ne bon ne sort de son pinceau. De toute manière, il ne sera jamais exposé ; de toute manière, elle ne sera jamais exposée.
Amélie déambule, ses pensées l’assaillent, la questionnent, elle se sent démunie, elle voudrait bien hurler à ses démons « Je ne sais pas ! » mais elle ne le fait pas. Elle attend le soir, elle ne sait pas très bien pourquoi a-t-elle accepté cette invitation. Il s’agit de sa meilleure amie, mais elle ne se sent pas d’attaque à affronter une soirée sociable. Elle n’aime pas ça.
La foule dans les rues la rend anxieuse sans raison particulière. Ils s’affairent tous, se promenant comme des robots, rechargeant leurs batteries grâce à l’énergie solaire. Leurs mouvements mécaniques, leurs visages neutres, leurs conversations anodines les font s’éloigner du genre humain. Parmi eux, Amélie se sent comme une anomalie, elle peut presque sentir leurs capteurs braqués sur elle. Elle baisse les yeux, se réfugie en elle-même ; elle ne souhaite pas finir comme eux. Elle a encore des choses à accomplir, non ? Elle n’est pas encore esclave de cette pieuvre mécaorganique, elle a un but, pense-t-elle. A-t-elle vraiment un but ? Elle commence à douter ; elle ne sait plus. Au centre de cette agitation dominicaine robotisée, au centre du flot des événements qui la mènent en bateau, elle ne sait plus trop bien qui elle est.

Un autre marginal, androïde abîmé aux boulons dévissés, à la barbe hirsute, s’approche d’Amélie, la tire de ses angoisses :
« Z’avez du feu ?
— Non, répond simplement la jeune artiste.
— Pas d’feu ? Vous fumez pas ? »
Le ton est presque agressif.
« Pas besoin, répond-elle, l’air de la ville est déjà suffisamment malsain et opaque.
— Ah ouais. Vous êtes de ceux qui fument pas. C’est le cancer ? demande-t-il.
— Le cancer quoi ? répond Amélie, brusque.
— Ben qui vous fait peur. Il y en a plein qui ont peur du cancer.
— Il y a de quoi quand même. Il paraît que des gens en meurent.
— Moi, le cancer, il me fait marcher. C’est pour ça que je l’alimente. »
L’homme ne plaisante pas. Amélie perçoit la maladie qui le ronge et elle la sent passer dans les tuyaux invisibles qui sortent de sa poitrine et de sa tête, actionnant les rouages grippés qui le maintiennent debout. L’hommachine qui fume, comme son tableau.
« Vous devriez faire pareil. Donner à boire à votre cancer.
— Je ne suis pas malade, désolé. Je suis même parfaitement saine.
— Menteries ! cracha le robot, je le sens vous ronger le cœur. Et voyez votre visage, voyez-vous vous-mêmes ! »
Il brandit devant lui un petit miroir fêlé. Amélie détourne le regard de son propre reflet. Elle ne le voit pas, mais l’autre fille, celle à travers la glace, laisse échapper un petit rictus de mépris.

Amélie s’écarte rapidement, laisse le tas de ferraille rouillé maugréer toute sa chique, et décide finalement de prendre le chemin de la petite fête de son amie. Ses doutes reviennent à la charge, elle ne comprend pas bien ce qui la pousse à continuer. Elle sait qu’elle n’y arrivera pas. Ni ses projets personnels, ni à gérer ses sentiments, ses amis, ses amours, sa vie. Elle s’est déjà vue plus battante ! Mais il est de ces jours où l’on a la sensation d’avoir échoué, ou de n’avoir su tricher plus tôt. Ce n’est pas du découragement, juste le retour à une vision bien plus réaliste. Certains parviennent à échapper à cette réalité, à éviter son emprise, à tracer eux-même leur chemin. Amélie ne croit pas au destin, c’est elle qui pave la route ; elle et ceux qui gravitent autour. La partie est perdue lorsque l’entourage décide de la direction à prendre, lorsqu’elle n’est plus bonne qu’à poser un pied devant l’autre sur les pavés de sa voie. Sa voix, il y a longtemps qu’elle l’a perdu, elle s’est laissée étouffer, sans réagir.
Elle ne souhaite pas voir son amie ; elle ne souhaitent pas connaître les amis de son amie. Elle aimerait être seule, allongée sur son canapé bleu, avec le dépliant Morini comme tapis. Mais elle se force, elle sait bien que tout ceci ne peux que lui être profitable, même si elle doit en souffrir, mais si elle restera muette. Quelque part au fond d’elle, elle sait qu’elle a peur, elle n’aime pas se l’avouer mais c’est évident. De quoi peut-elle avoir peur ? Du monstre tapis sous son lit ? De celui du placard ? De celui qui se loge dans la main tendue, de l’être absurde qui sévit dans le regard de ses contemporains ?
Demain, Amélie retournera à ses peintures, ce sentiment désagréable d’acuité réaliste l’aura quitté dans la nuit. Elle fera vivre ses tableaux, elle en sortira une fois de plus la sève génératrice de vie, elle créera à nouveau le monde qui l’entoure. Un jour, se promit-elle, un jour elle libèrera la libellule de sa cage sylvestre.

Extrait (enfin, réécriture surtout) d’un texte qui ne sera jamais continué : Le silence de la libellule

« C’est ta journée “Paint”, Gradlon? Est-ce que tu es sûr que ça va? »



Si Van Gogh avait su utiliser Paint, il ne serait pas tombé aussi bas.
Garbage Collector

Auteur: Garbage Collector

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