GarbageCollector

Le blog qui lutte contre les fuites de mémoire.

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Clap Hands

Sane, sane, they’re all insane,
Fireman’s blind, the conductor is lame
A Cincinnati jacket and a sad-luck dame
Hanging out the window with a bottle full of rain
Tom Waits - Clap Hands

Je découvre petit à petit les albums de Tom Waits que je ne connaissais pas ; plus je l’écoute et plus je l’aime. Sa voix rocailleuse, sa présence, son univers musical, tout m’inspire chez lui… On peut même rajouter ses seconds rôles au cinéma (Reinfeld dans le Dracula de Coppola par exemple), sa volonté de n’être jamais récupéré dans la publicité etc.

Mon arbre celtique est le tilleul, qui représente le doute. Je ne crois pas qu’on aurait pu mieux trouver, me concernant. Je doute énormément, de tout, pour tout, au point parfois de ne plus pouvoir avancer. Si bien souvent ces doutes sont parfaitement légitimes, (décisions importantes à prendre, ce genre de chose), ils peuvent tourner à l’obsession, parfois pour des broutilles, ou mener, un peu trop régulièrement, à de l’angoisse. Ou c’est l’angoisse latent qui amène ce doute, je n’en sais rien. Je trouve que je m’angoisse beaucoup trop en fait. C’est pas nouveau, notez bien, je pense à ça maintenant juste parce que présentement, je doute et mon estomac se tord dans un peu tous les sens pour une raison que j’ignore. C’est vrai quoi, il fait beau, je suis en week end, j’ai enfin un pc, de l’argent et du travail, j’ai aucune raison de ressentir ça ! Bon, je suis crevé, ça joue peut-être. Je ne sais pas trop pourquoi je vous dis tout ça, par contre.

Je me rends compte que j’aurais dû acheter une souris, je me galère avec le pad, pas habitué moi.

Il doit y avoir des choses à raconter…
Il est plus difficile de vivre la nuit aujourd’hui alors que je travaille, que l’absence de volets incite le soleil à me réveiller à l’aube. Il n’est qu’une heure du mat’ et je me trouve déjà super fatigué. Dommage, car, je l’ai déjà dit, je préfère largement la nuit, son silence et son obscurité au fracas de la journée. Il doit y avoir des chats dehors, se baladant sur les murs mitoyens, sur les toits, haranguant les chattes, invectivant leurs congénères mâles, vidant chopine sur chopine au Cat’s Bar. Les chats attendent la nuit noire pour se faufiler dans les rues presque vides du centre, se battant pour une aile de poulet dans la poubelle du mac do, une arête de poisson dans celles des restos japonais. Ils évitent la rue de Solfé et ses humains fêtards, et préfèrent partager le casse-croûte des laissés pour comptes qui les chassent à coups de pieds que l’alcool rend maladroits. C’est pas loin de Rihour que se repose, comme il le peut, Pierre. Pierre ne s’appelle pas Pierre, pas Jean ; il avait un prénom jadis, mais il ne l’utilise plus. Et comme il est plus commode de lui trouver un nom, je choisis celui-ci. Pierre ne donne pas de coups de pieds aux chats, et ceux-ci l’en remercient. Parfois, il lui arrive de leur balancer une canette, pour les faire dégager de sa poubelle, mais le plus souvent, il laisse faire, il n’est pas assez fringuant pour leur faire la guerre. C’est vrai qu’avec ses deux jambes qui n’ont pas pu passer la porte quand il est sorti de l’hôpital - oh ! il y a longtemps, même s’il était déjà à la rue - il impressionne déjà beaucoup moins les matous. Il a longtemps été désespéré après sa gangrène, et il serait faux et indécent d’affirmer qu’il ne l’était plus du tout aujourd’hui, et il lui a fallut du temps pour à nouveau se montrer sur les pavés, pour à nouveau faire la manche. Il y a plusieurs techniques employés par ses “collègues” pour récolter l’argent du chaland : certains demandent poliment, d’autres mettent en évidence leurs enfants ou leur infirmité, ce qui pour un clodo est la même chose, d’autres encore agressent presque les passants. Pierre, lui, chante. Il chante archi faux, dans sa longue barbe blanche, assis sur son fauteuil roulant, il joue encore plus mal, mais il le fait avec le sourire. Bien entendu, il n’est jamais à jeun, et ses chansons improvisées grivoises parlent de la crise et de Sarkozy ; elles font sourire les passants. Naturellement, aucun de laisse une pièce, mais Pierre les comprend : il y a ceux dans le mouvement, et ceux au ban ; le mur est bien là, et seuls les chats y grimpent sans se poser de questions. Pour autant, il ne s’en moque pas : il aimerait bien qu’on lui laisse de quoi se nourrir ; il ne mange pas tous les jours.
Pour vivre dans la rue, il faut perdre sa dignité. Au début, c’est très dur, on pleure tous les jours, on se cache. Mais la faim les ramène toujours sur le devant de la scène pour mendier, grappiller. Et puis, surtout, la résignation mêlée à l’ennui modifie considérablement les comportements. Il n’y a pas un type dans la rue qui ne se réfugie pas dans la bière et la vinasse bon marché. Certains peuvent s’en tirer, Pierre en a déjà vu. Mais la plupart, lui le premier, sont irrécupérables. Toute dignité est perdue lorsque tu dois dormir à même les pavés de la rue de Béthune, lorsque tu dois faire tes besoins dans un parc, ou même derrière le cinéma. Pierre connaît bien la rue, autant que les putes qui pourtant en passent des heures sur les trottoirs pour contenter leurs directeurs commerciaux. Pierre s’inquiète surtout du nombre impressionnant et toujours plus élevé de jeunes à atterrir sur sa planète marécageuse. De toute manière il le sait : pour subir un tel naufrage, c’est que le décollage s’est fait dans de mauvaises conditions. Certains jeunes font la manche à 16 ans.
Pierre aurait aimé être écrivain. Il écrivait bien jadis, il avait publié deux ou trois nouvelles à l’époque. Mais le travail dans le bâtiment l’avait épuisé, et il avait arrêté. Il s’était battu une fois avec le contremaitre sur un chantier, il s’était fait viré. Il n’avait jamais plus travaillé : c’était il y a 25 ans, il en avait le double, et en paraissait le triple.

La lune laissa un moment Pierre, qui dormait, inconscient de la rotation de la Terre. Elle éclaira alors un instant ceux qui avaient un toit au-dessus de la tête, ceux qui avaient été épargné, ceux qui travaillaient et gagnaient leur vie, ceux qui détournaient les yeux quand ils passaient devant Pierre. Parmi ces gens, il s’en trouve à dormir seuls dans leur grand lit. Des femmes rêvant d’étreintes, des hommes aussi. Beaucoup rêvent d’une autre vie, combien même celle qu’ils avaient étaient parfaitement convenable aux yeux de Pierre, parce que l’homme est ainsi fait qu’il ne se contente jamais de ce qu’il a. La lune éclaire les gens de manière égale, de sa hauteur, elle ne voit pas de différence entre Pierre et Hervé, elle ne comprend pas très bien ce que ça changerait pour eux d’inverser leurs vies. La lune ne voit qu’une chose : les yeux tournés vers elle des hommes et des femmes qui admirent la nuit et son rayonnement.

Garbage Collector

Auteur: Garbage Collector

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