GarbageCollector

Le blog qui lutte contre les fuites de mémoire.

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Ce qui suit est une histoire vraie, ou au moins l'était-elle lorsque je l'ai écrite

« Encore un examen oral, hein ? dit Peter
— La ferme, Peter ! Répliqua Valentine.
— Tu devrais te détendre et en profiter, reprit Peter. Cela pourrait être pire.
— Je ne vois pas comment.
— Cela pourrait être un examen anal. »
Orson Scott Card, La Stratégie Ender.


Avez-vous déjà essuyé le regard outré d’une huitre ? Moi non, les poissons non plus, et il y a de grandes chances pour que ces mollusques bivalves qui font la richesse du petit port de Marennes n’aient pas eu non plus cet honneur-là. Car voyez-vous, les coquillages, quels qu’ils soient, ne possèdent pas d’yeux. Et vous me direz, c’est normal, avec le sel, ça pique. Raisonnement logique, imparable de prime abord, mais qui oublie de prendre en considération le fait qu’un grand nombre d’animaux marins sont eux équipés de globes oculaires fonctionnels. Croyez-vous qu’ils ressentent la morsure du sel ? Et, rajouté-je interrogativement, les avez-vous déjà vu verser des larmes de douleur, comme lorsque vous vous mettez du shampoing dans les orbites sous la douche ? Non, bien sûr. Ceci en partie parce que les larmes se confondent un peu avec l’eau, dans tout milieu aquatique, mais aussi parce qu’ils sont bien trop pudiques et fiers pour nous montrer qu’ils ont mal. Pourquoi alors, les huitres, ainsi que les moules, dignes représentants de la population absurde des mers du globe, n’ont-elles pas d’yeux ? La réponse est évidente ; je m’étonne que vous ne l’ayez pas trouvée vous-même. Si le sens de la vue est absent chez elles, c’est avant tout parce qu’elles sont laides. Sincèrement, si vous étiez laid comme une huitre, vous n’auriez pas envie de vous crever les yeux, puis de vous crevez les tympans pour ne plus vous entendre hurler ? Bien sûr que si.

Toujours est-il que Conçulemardi Rataxès ne pouvait s’empêcher de ressentir le courroux de son mollusque alors qu’il s’apprêtait à le piquer sur un bout de bois pointu, avant de le présenter aux flammes de son feu de camp improvisé sur la plage. Car, il savait pertinemment que les huitres se dégustaient vivantes, avec du beurre et du citron. Le regard noir que le coquillage essayait de lui lançait depuis une bonne dizaine de minutes en disait long : il était en train de commettre une hérésie. (Je tiens à dire que malgré mon dégoût gustatif envers cet être gluant et inintéressant, j’ai le respect des traditions culinaires !) Outre la honte que notre jeune ami éprouvait à assouvir ses fantasmes contre-nature, Conçulemardi Rataxès se sentait également un peu traitre sur les bords de mer. En effet, cela faisait plus de trois jours que cette huitre l’accompagnait, et des liens s’étaient inévitablement tissés. Conçulemardi appréciait tout particulièrement l’épanouissement intellectuel de son amie, qui semblait aussi heureuse que si elle était plus intelligente. Ele ne s’était jamais plainte et le jeune homme assimilait cela à une forme de contentement primitif. On ne peut décemment pas attendre d’une huitre qu’elle soit plus expressive, à nous donc de lire entre les aspérités de sa coquille pour en déceler toutes les émotions. Cependant, après un jour et demi de contemplation concentrée, Rataxès estimait qu’elle ne devait pas ressentir la moindre émotion. C’était bien sûr avant qu’il lui fasse part de son désir de la déguster grillée.
« Cesse de me faire cette coquille-là, coula-t-il à l’adresse de sa compagne. Je ne fais ça que pour mon bien, tu le sais.
— …, se sentit-elle obligée d’alourdir.
— Mpffeu Rchâa !!! »
Rataxès avait toujours le plus grand mal du monde à laisser échapper un soupir de mépris. Il avait beau s’entraîner tous les jeudi et samedi, il n’y parvenait pas. Son souffle se coinçait sous sa langue et derrière sa glotte, il mélangeait les rictus, et comble du malheur, il finissait toujours par éternuer. L’effet était constamment raté.
Un peu honteux, il évita de croiser l’absence de regard de l’huitre et plongea dans un mutisme minimaliste, qui consistait à se taire, tout en ne s’empêchant pas de parler.
« Je te mangerai, je te mangerai. Grillée, grillée. Je te mangerai grillée, et rien ni personne ne m’en empêchera ! »
Il avait beau resemer autant qu’il le voulait, rien ne parviendra à arrêter la marche inexorable, insubmersible et sauvageonne du destin. Car Rataxès avait sautillé trop vite : il ne mangea jamais cette huitre.

Ce jour-là, les chaînes de mithril d’adamantium qui retenaient prisonnier depuis dix mille ans depuis hier le plus terrifiant des bandits intersidéraux tombèrent au sol, libérant le malfaisant. Son nom : Mimi Lullaby. Son sexe : féminin. Son âge : au moins dix mille ans et un jour, sans doute un peu plus. La manière dont elle a fait pour s’échapper : elle s’est rendu compte que les clés étaient toujours sur le cadenas. La raison horrible pour laquelle elle avait été enfermée : elle avait sciemment poussé le bouchon un peu trop loin, ainsi que le vice à son paroxysme. À l’époque, dans la culture du peuple oublié car éteint des Tracksotatuvores, tel crime ne restait pas impuni. Elle avait écopé d’un enferment à durée infinie, avec une révision possible du procès en cas de bonne conduite soixante  mille ans avant la fin de sa peine.
Comme elle n’avait aucune idée d’où se cacher, ignorant que son peuple avait totalement disparu depuis le terrible accident du Flan aux Quetsches, Mimi Lullaby se décida pour une destination inconnue, loin de sa planète d’origine ; elle choisit une petite planète bleue, troisième de son système stellaire, avant de se raviser et de choisir la Terre. En survolant dans sa fève méta-syntaxique ce nouveau monde, elle analysa le comportement des humains, en déduisit qu’elle éviterait les périphériques le vendredi soir, et finit par se poser sur une petite crique pour se reposer, à l’abri des regards indiscrets, sauf bien entendu de celui de notre ami Rataxès.
« Que… Mais… s’assoma Conçulemardi.
— Je viens en paix, alluma Mimi, le troisième doigt tendu, en signe de bonne intention.
— Mais que faîtes-vous comment êtes-vous, et puis d’un coup, pfuit, là ! »

Mimi le regarda en se demandant si elle préfèrerait les crêpes de froment ou celles au blé noir, tout en tâchant en vain de comprendre le langage de l’autochtone. Bouché bée, ce dernier laissa tomber sans s’en rendre compte son animal de compagnie, qui n’en profita pas pour prendre la tangente. Lullaby avait beau être une extraterrestre pluri-millénaire, elle n’en était pas moins un être biologique fait de contraintes et de besoins, et surtout, c’était une fille. Aussi secoua-t-elle :
« Où sont les toilettes ? »

Conçulemardi Rataxès jeta un œil autour de lui, haussa les épaules avant de désigner la mer :
« Je crois que les gens, et les poissons, et les oursins, font pipi là-dedans. Je ne pense pas que ça gênera quiconque. »
En réalité, il est évident que les déjections humaines ne font pas que des heureux parmi le peuple marin. À commencer par les si précieux hippocampes, suivi de près par ces greluches d’anémones. Mais comme ni les uns, ni les autres n’ont encore le pouvoir de se révolter, tout le monde s’en moque. Et c’est ce qui faillira causer la perte de de l’humanité, soixante millénaire et deux siècles dans le futur : par une alliance secrète entre les hippocampes, les anémones de mer, le krill, les copépodes et les dodos (représentés à titre posthume par les guépards), un plan méticuleux et voué à l’échec fut monté pour éradiquer l’espèce humaine de la planète, ou au moins de l’archipel des Glorieuses. Il impliquait une éclipse totale du soleil, le passage de la comète Halley, le Canal de Suez, une tornade des Açores et un papillon de Chine. Malheureusement pour eux, ils ne parvinrent jamais à relier le tout ensemble pour en faire une arme ultime. D’un autre côté, il ne faut pas attendre beaucoup d’une groupe d’animaux dont le plus intelligent des membres est une sorte de gros chat qui court.

Conçulemardi n’était peut-être pas le meilleur pour manger les huitres, mais il était respectueux du besoin d’intimité des gens, aussi détourna-t-il la tête lorsque Mimi Lullaby s’enquit d’inonder la mer. Il hésita même à se retourner lorsque celle-ci l’appela, d’abord doucement, puis de plus en plus insistante. Le jeune homme essaya de deviner ce que le son de sa voix trahissait comme émotion, afin de savoir s’il devait abandonner sa position résolument pudique pour répondre à son appel.
« À l’aide ! », « Au secours ! », « Au secours, vite, on m’entraîneglougouglou souglougloug l’eau blggllg ! », « Espèce d’abruti, blougougloug, viens me sortir bgglb de làaa !!!! Glougougloubgllbgl ».
Rataxès trouvait quand même que tout cela ressemblait à s’y méprendre à un appel à l’aide. Il jeta un rapide coup d’œil derrière lui, pour juste apercevoir un bras tendu en dehors de l’eau, et qui disparut rapidement sous les vagues. Concluant que finalement, elle était peut-être en danger, il courut jusqu’à la mer, éclaboussant les grains de sable d’autres grains de sable, s’arrêta net après avoir plongé les orteils dans l’eau, avisant qu’elle était quand même froide. Il rentra petit à petit, mouillant partiellement son corps pour s’habituer à la température, puis plongea. Avant de fermer les yeux pour éviter que le sel n’abime sa cornée qu’il imaginait très sensible, il eut le temps de distinguer Poséidon, ou un de ces sbires, entraînant Lullaby, dont il ignorait encore le nom, vers les abysses insondables, sombres, froids et fortement mouillés. Sans réfléchir une seconde à la question de l’oxygène, de la pression, et des devoirs qu’il devait encore terminer pour le lendemain, il suivit l’étrange personnage vers le fond. Plus tard, on lui demanda pourquoi au juste avait-il fait cela, alors qu’il ne connaissait ni l’extraterrestre délinquante, ni le triton.
« C’était ça ou manger une huitre récalcitrante », maria-t-il, ce qui ne satisfit pas son interlocuteur.

Au même moment, à quelques kilomètres de là, il ne se passa rien. Dix mille deux ans plus tard, la première pierre de la ville d’Oléaloaléo était posée et Nathalia Ulidov fut la première femme née un 3 septembre à poser du ciment sur un ancien cimetière de crabes. Cette ville éphémère (détruite par la première guerre Antartico-Artique une semaine seulement après la construction de la mairie) accueillit un jour (un mardi, le deuxième et dernier qu’elle ait connu) une grande exposition de peinture à l’eau sous-marine. Les artistes, tous de très grands peintres tritons, sirènes et bernard l’ermite, évoquèrent par la couleur bleue leur mode de vie, leur histoire et leurs légendes. Notamment celle de ce couple de surfaciens qui les délivrèrent d’un fléau terrible et ancestral : le maléfique Woulouwoulou-Poulpoupoulpe. Ils s’appelaient Mimi Lullaby et Conçulemardi Rataxès. Et ce qui suit est leur histoire :

Le reste du récit a malheureusement été dévoré par un woulouwoulou-poulpoupoulpinot, version miniature de monstre de la légende. Nous ne connaitrons jamais comment ces deux héros ont sauvé les océans et leur peuple.

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Auteur: Garbage Collector

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