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Mon appartement surplombe l'univers, et ses vagues

« Il n’est pas nécesaire de construire un labyrinthe quand l’Univers déjà en est un. »
Jorge Luis Borges, L’Aleph

C’est toujours le dimanche que ça vient, que ça sort de mon corps, que ça se transmet à mes mains, et de là au clavier de ordinateur. C’est toujours quand je dois me limiter, que la venue du jour nouveau se fait sentir, comme une angoisse naturelle, que mon énergie se déploit, et s’étend à mon imagination, au désir de la modeler, et d’en faire une œuvre à part. J’ai le pouvoir au bout de mes doigts ; celui de créer un univers, de le façonner de mes images, mes sensations les plus intimes, mes visions les plus décalées, mes sentiments profonds. Du départ de mon histoire à son arrivée sur la page blanche, il y a ce trajet à parcourir. Celui des mots, de trouver les bons, d’accepter ceux qui ne rendent pas exactement l’image telle que je la ressentais ; il me faut les approvoiser et leur faire confiance. Mon histoire se tisse autour d’eux, et se nourrit de ce qui m’entoure, comme cette musique qui crache sa puissance dans mon casque. Comme cette boule au ventre qui me rappelle que demain j’affronte le monde, encore et toujours. Je ne suis pas prêt. Je ne suis jamais prêt pour cette expérience qui se répète sans cesse, qui se joue de moi, qui rit de me voir prisonnier de ma propre incapacité à construire efficacement. Le week end n’est jamais comme je le souhaiterais : je le vois le vendredi plein de promesses sur l’avancement de mes histoires, sur mon inspiration. Mais il ne l’est pas, jusqu’à ces dernières heures. Je ne sais pas me contraindre à travailler, je ne parviens pas à m’obliger à prendre mon stylo et sortir ce que j’ai en tête. Je fonctionne trop à l’instinct, et malheureusement, je ne le nourris pas assez. Il est limité, il est inhibé par la lenteur de la pensée de la limace que je suis.

Demain, j’entamerai une nouvelle semaine de travail ; elles ne sont jamais propices à l’écriture. Je me refuse à m’alimenter le soir, et mes pages blanches s’en ressentent. Cela ne devrait pas se passer ainsi ; je devrais être capable de pénétrer un autre univers le soir venu, de franchir les frontières qui séparent ce monde – le vôtre – du mien. Je devrais parvenir à tourner la clé qui me mène chez moi, dans cet appartement poussiéreux, voire crasseux, perché sur la Haute Montagne, s’élevant au-dessus d’un océan gigantesque, parcouru de tremblements venant s’écraser en de gigantesques éclaboussures sur les rochers en contrebas. Si vous voyiez cette vue, vous ne pourriez oublier la lumière irisée qui traverse les plumes des mouettes de verre, illuminant des couleurs du prisme la façade de l’immeuble. Vous n’omettrez pas de raconter le vert émeraude du ciel, frappé par les rayons rosés du soleil géant, étoile mourante ayant brillé bien trop longtemps. Ici, le vacarme est naturel : les cris des oiseaux, le chant des vagues et du ressac, la mélodie des averses sur les ardoises du toît de mon gîte. C’est ici que naissent les histoires, avant de s’envoler dans leur propre espace, accompagnées des mouettes transparentes. C’est ce monde verrouillé, ce vieux coffre à jouet que j’aimerais voir plus souvent, mais je dois croire qu’il me commande, qu’il me laisse l’approcher qu’à son gré, et non au mien.

En ce moment, mes récits s’inscrivent dans des mondes futuristes, à des années-lumières d’ici, à des siècles de notre existence. La science-fiction est une bonne base pour ce qui galope sous mon chapeau. Les histoires qui y prennent place ont une portée… cosmique. Il n’y a qu’ici que la notion d’infini a de sens. De même que celui de création.
Pour ce soir, je vais laisser le soin à mes rêves de me présenter de nouveaux horizons, et j’espère reprendre mon aventure demain soir, ou le soir d’après. Plus jeune, à l’école, au lycée, à la fac, j’arrivais à me détacher suffisement pour créer mes histoires tout en ne faisant pas abstraction de ce qui m’entourait. je n’y parviens plus, ma concentration au travail est totale. Cela ne me satisfait pas, mais peut-il en être autrement ? Je n’ai pas envie de me coucher, pas envie de retourner au charbon demain ; j’aurais préféré continuer ce sur quoi j’étais lancé, je crains de perdre le fil et de laisser en sommeil ce récit une nouvelle fois. Il a un potentiel, je le sais, car il vient de mes obsessions. Je ne veux pas le voir mourir, mais je me sais incapable de maîtriser quand et comment ma “fièvre” remonte. Cela me fait penser : je viens de lire une partie d’American Splendor, et d’en voir le film. J’ai bien peur de me reconnaître en Harvey Pekar, même si lui était assez prolifique dans son art. J’ai peur de finir comme lui, préposé au classement toute ma vie, et de mourir quelques années après ma retraite. Je dois absolument trouver un moyen de pénétrer dans mon appartement au-dessus de l’océan afin de donner à manger aux mouettes de verre. C’est vital.

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Auteur: Garbage Collector

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