GarbageCollector

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Oniro Schnaps !

« Dans son rhum, se mélangeaient au citron une partie de ses rêves, un soupçon de cauchemar. Il buvait distraitement, brûlant sa langue et son palais, imaginant le vent qui l’avait cette nuit encore porté vers la Route, traversant le désert des Égarés, l’infini ruiné de l’espoir abandonné. »
Gwen******* (moi, quoi)

Je ne reçois pas souvent de livres par la poste sans que je les ai moi-même commandés. J’en ai eu deux, récemment, La Stratégie Ender, offert par mon frangin il y a quelques mois (il a bon goût, vous en doutiez ?) et très récemment, la réédition des Fables de l’Humpur par mes parents pour mon anniversaire. Dans les deux cas, il y avait au moins le destinataire, et je le connaissais bien.
Le livre que j’ai reçu il y a trois jours, lui, est plus énigmatique. Pas de destinataire, visiblement expédié de Rennes, il m’est pourtant bien adressé, il y a même le numéro de mon appartement sur l’adresse, alors que je ne l’ai donné à personne. La couverture du roman est plutôt sobre : une mosaïque de cases en différents tons de gris, avec ce qu’il semble être un dessin simpliste de mouette sur l’une des cases en bas à droite. Intitulé Oniro Schnaps, et publié aux Moutons Électriques, le roman raconte, d’après la quatrième de couverture, une sorte d’expérience mystique, à base de corps astral, de cité onirique, de désincarnation, et apparemment, beaucoup d’alcool. Bien sûr, je ne vous ai pas encore dit le meilleur ; écrit en lettres capitales blanches sur la première de couverture, le nom de l’auteur m’a quelque peu décontenancé, troublé. En fait, pour être honnête et abandonner ces euphémismes, mes yeux sont sorti de leurs orbites, sont tombés par terre (je vous raconte pas l’histoire pour les ramasser après) et se sont mis à courir dans tous les sens sous le coup de la surprise (franchement, voir ses propres globes oculaires courir, ça vaut le coup d’œil). Mon prénom et mon nom, bien orthographiés, qui plus est, se baladaient tranquillement sur un livre que je n’avais pas écrit. Bon, évidemment, j’ai pensé tout de suite à une blague de quelqu’un que je connaissais, je suis pas tout à fait con. Et en quelque sorte, j’avais raison. Une note était placée entre les deux premières pages, sur laquelle était écrites ces quelques lignes :

Yo !

Mission :
1 : Regarde la date de publication.
2 : Lis le bouquin.
3 : Améliore-le.

Bullofec
(T***µdc]

Je sais, c’est un peu léger, et diablement familier. Je vous la fait courte, la date de publication, c’est juillet 2021. Donc, j’ai entre les mains un livre du futur, écrit par moi du futur, et je dois le relire pour l’améliorer. Bien. Logique. Imparable.
Exercice : je me mets à votre place. La blague est plutôt bien foutue. Quelqu’un a écrit un bouquin de plus de trois cent pages, s’est mis en relation avec un éditeur pour imprimer un exemplaire, en modifiant la date de publication. Audacieux, j’aimerais bien, moi, dans mon trou perdu, qu’on me fasse ce genre de plaisanteries. Au moins lui a des amis qui savent rigoler. Ha ha. (J’ai dit que je me mettais à votre place ; pas de ma faute si vous me jalousez en secret.)
Bon, le truc qui cloche, c’est que Bullofec, c’est une sorte de code. Pas hyper secret, mais je pense pas que vous êtes plus de deux à avoir entendu ce nom-là. (et encore… à part moi, il n’y a peut-être qu’une personne qui l’a entendu.) Une sorte de nom débile que j’avais créé plus jeune je ne sais plus pour quelle raison. Par contre, la ligne en-dessous, elle, je suis certain d’être le seul à la connaître. Ça, c’est un code très personnel…

J’ai lu le bouquin. Ça m’a pris une soirée. C’est… déroutant. Je ne suis pas trop certain que ce soit apprécié par un large public, même amateur. Du fantastique métaphysique à la fois onirique et profondément pessimiste et glauque. Le personnage principal est alcoolique, il n’est guère aimé de son entourage, et son entourage, pour le peu qu’on puisse en juger, a de bonnes raisons de le mépriser. C’est un être assez détestable, mais on parvient à s’y attacher, malgré son cynisme froid, sa violence, sa haine. Et c’est en se noyant dans l’alcool qu’il arrive à une sorte de révélation, qu’il parcourt le chemin infini jusqu’à la cité désincarnée, sans forme, que les rêves des gens modèlent depuis l’aube de l’humanité. S’en suit une intrigue mêlant meurtre et poursuite, tant dans le monde réel que dans l’autre. Je ne vous en direz pas plus, on sait jamais, vous l’achèterez peut-être dans onze ans (je rigole, je vous l’offrirai). Quoiqu’il en soit, malgré quelques défauts, je trouve le roman de bonne facture, bien mené, assez bien écrit, original. Et il faut croire que j’en suis l’auteur. Je ne sais pas comment je serais dans dix ans, mais à mon avis, l’auteur de ce livre pour décrire certaines descriptions devaient être en plein delirium tremens ! J’espère que le héros du récit n’est pas une projection du moi du futur…
Vous : « Tu te fous de notre gueule ? Tu crois vraiment que ton double du futur t’as envoyé un de tes propres livres par la poste temporelle en te demandant de le retoucher ? »
Moi : Tout à fait. Déjà, la prose concorde à peu près, en plus mûre, à la mienne. Ensuite, les indices du petit mot ne laissent planer aucun doute. En outre, l’histoire n’est pas tout à fait nouvelle pour moi : c’est une idée qui me trotte dans la tête depuis un moment. Et je ne suis pas surpris de constater qu’elle a pris plus de dix ans pour finalement être écrite. Enfin, ce n’est pas la première fois que le moi du futur m’apparaît.

Lorsque j’avais une douzaine d’années, j’ai reçu la visite d’un homme me ressemblant étrangement (enfin qui me ressemble aujourd’hui. Je suis plus barbu qu’à douze ans.) et prétendait être moi à 29 ans (plus que 5 ans avant l’invention, ou en tous cas, l’utilisation de la machine à voyager dans le temps !). Il ne voulut pas trop me dire ce qui m’arriverait dans le futur, ce que je peux comprendre, mais me dévoila tout de même quelques faits mineurs, afin de plus tard me convaincre (et ce, à divers âges, pour ne pas que j’oublie.) Jusqu’alors, toutes ses prédictions se sont réalisées. (J’ai bien été à la Réunion faire de la canne, j’ai bien été en finale lors de ma dernière coupe de France). Il me reste à savoir si effectivement je perdrais la sensibilité de tout mon côté gauche après un accident de voiture en octobre 2011. Ce qu’il y a à retirer de cette rencontre entre deux temps, c’est l’invention du code qui devait me permettre de savoir si je parlais bien avec moi-du-futur si d’aventure, je venais à tenir à nouveau telle conversation.

Mais, me demanderez-vous interrogativement pour satisfaire une curiosité naturelle, pourquoi te demandes-tu de réécrire ton livre ? Et bien je suppose que je ne suis pas satisfait du résultat, même une fois publié. Peut-être les ventes ne sont-elles pas assez bonnes, bien que me connaissant, je doute que ce soit cet argument qui me fassent modifier l’une de mes œuvres. Non, je pense que j’ai trouvé un moyen d’écrire le livre parfait : j’ai une infinité de temps pour l’améliorer, en me l’envoyant encore et toujours pour modification. En clair, je suis en train de créer une boucle temporelle, potentiellement infinie, par unique défi d’orgueil. Pour écrire le livre parfait. Et vu mon talent, je pense que j’en ai pour un moment, avant d’arriver à mes fins…
Je ne pense pas que ce soit bien de faire cela. C’est un peu égoïste, en plus d’être irresponsable. D’un autre côté, puis-je vraiment passer à côté ? Que feriez-vous à ma place, n’en profiteriez-vous pas ? J’avoue, j’ai quelques défauts… l’orgueil en est sans doute un.

Cette hypothèse s’est plus ou moins vérifiée par la suite : j’ai reçu le lendemain le même bouquin, à ceci près qu’il y était apporté d’importantes modifications. Le plus marrant, c’est que je n’avais pas touché le premier encore. On peut donc conclure que j’ai pris ceci au sérieux, j’ai modifié le livre, et je me le suis renvoyé une fois achevé pour davantage de corrections. Pourquoi l’avoir renvoyé un jour après le première réception ? On pourrait penser que la machine à envoyer des livres de moi dans le passé n’ait pas une précision au jour près. Pour ma part, je pense plutôt que je désire me souvenir à chaque fois des modifications apportées, de ma réflexion sur le livre. Pour me prouver que je n’étais pas fou, ou que quelqu’un ne se fichait pas de ma tête, j’ai commencé dés le début à ajouter des paragraphes, à modifier quelques mots. Le jour suivant, le facteur m’apporte à nouveau mon livre, qui, vous vous en doutez, comportait les ajouts apportés la veille. Si vous réfléchissez bien (et je sais que c’est le cas !), vous devez vous posez la question d’un paradoxe temporel évident : m’étant envoyé dans le passé un livre que je n’avais pas encore écrit à la période choisie, il y a de grandes chances que je ne l’écrive plus. Je reçois donc un roman qui n’a jamais et ne sera jamais écrit, tout en étant déjà écrit. C’est assez déroutant. Si je décidais de ne pas toucher à ce livre, il ne sera jamais publié et tous les exemplaires que j’ai reçus n’auront en fait jamais existé. Le fait de les modifier change le futur de telle sorte de toute façon que toutes les autres versions n’auront pas vraiment d’existence. Autre chose : je ne modifierais pas le premier mot : Animus. Le roman commence par ce mot là, débutant une locution latine sur le pouvoir de l’esprit. Puisque je ne modifierais pas ce mot, il ne sera jamais vraiment écrit. Mais il apparaît quand même sur la page. J’avoue, c’est un peu confus, mais les paradoxes temporels sont les plus compliqués à appréhender.

J’ai reçu une nouvelle version aujourd’hui. Comme d’habitude, elle contient des ajouts, elle est plus longue d’une dizaine de pages. La date de publication est juin 2021. Pour une raison que j’ignore, la date de change pas vraiment, alors que le roman, si je le désirais, pourrait être publié cette année. Pourquoi attends-je donc tout ce temps ? Mystère…
Ce qui est certain, c’est que si ça continue, je vais pouvoir me créer une bibliothèque complète de mon propre roman, à différents stades de son écriture. Bon, je me prépare un verre de rhum et je me mets au boulot !

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Auteur: Garbage Collector

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