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Ta fille te quitte, maman

« Derniers mots, dernières lueurs dans mes yeux : je me suis trompé, je n’ai jamais été heureux ; je dois sortir. »
Akhenaton, La Cosca

Cette lueur… Elle m’aveugle et je ne vois rien d’autre. Partout du blanc, teinté de rose. Je crois que mes yeux sont clos ; en tout cas, je ne parviens pas à bouger mes paupières. Ni aucun autre muscle d’ailleurs. Pour autant, cela ne m’inquiète pas plus que cela, je suis plutôt bien. Sereine. Enfin… je crois. Il y a cette aiguille, au fond de ma pensée, comme un point d’attention discret, une idée qui m’échappe. Maintenant que je l’ai cerné, je ne peux plus l’ignorer ; et plus je me concentre, plus le doute s’installe. Je ressens un malaise, et du plomb dans le ventre. Des éléments extérieurs s’incrustent ; j’ignore s’ils sont présents, ou bribes de passé, ou tout simplement imaginés. La grange, la fenêtre du haut ouverte. Je vois l’herbe en bas, et l’outil. Derrière moi, des voix m’interpellent, mélangées à d’autres, inquiètes, à mon côté. Je crois… j’ai bien l’impression qu’on me tient la main. Tout cela m’a l’air réel ; ça l’est. La personne derrière moi semble crier quelque chose, je ne l’entends pas. La boule à l’estomac me fait souffrir. Où suis-je ? Que fais-je ici ? J’ai l’intuition que je devrais pas être là. J’étais à la grange, et la main de ma mère ne parvient pas à me rattraper à temps. Le socle de l’ancienne charrue est juste en-dessous, l’une des lames émoussées pointant vers le ciel. Je vois son visage, déformée par l’horreur ; celle que j’emporterais, là où je vais. Mais finalement je n’y vais pas, je suis ailleurs, et il y a du bruit autour de moi. Une femme qui pleure. Des gouttes d’eau tombent sur ma main. Je tente de bouger la tête, voir ce qui m’entoure. Le mouvement est lent et compliqué ; cela me fait mal. Et je vois à nouveau ma mère qui s’éloigne – ou est-ce moi ? Elle paraît s’envoler, mais je sais bien que c’est mon corps qui tombe. Et heurte violemment la lame. La lame pénètre et déchire, ressors pas l’abdomen. Je hurle. À mes côtés, ma mère s’est levée, je la vois, trouble. Tout est flou, elle me regarde, me parle, je ne comprends pas. Mes mains se resserrent sur le pieu, j’ai le goût du sang dans la bouche ; des larmes vermeilles suintent de mes yeux exorbités. Je perds connaissance. Je ne peux toujours pas bouger les bras, mais mes doigts sont toujours là. Les draps blancs sont maculés de sang, je suis ballotée de gauche à droite. C’est un hôpital. Il ne fallait pas, maman. Il ne fallait pas me ramener, je suis fatiguée, j’aurais pu me reposer sur cette charrue. J’ai froid. Je me revois dans ma chambre, avant la grange. Mes larmes qui boivent l’encre du stylo sur le papier. Le mot est simple, mais concis. Il n’explique pas, il donne juste les faits, froidement. Maman l’a lu, sinon, elle ne serait pas montée dans la grange. Je sens une quinte de toux venir, je suis incapable de la retenir. Le flot de sang qui s’écoule de ma bouche est plein de bile ; ça n’a pas bon goût. Et ça m’épuise. Je vois le bout du tunnel, un cercle noir se forme devant mes yeux. J’ai mal. Horriblement mal. Mais je sens que ça se termine, je vais mourir. Enfin. Ma mère me sert fort la main, écrasant sans s’en rendre compte mes doigts. Elle s’approche de moi, et entre ses sanglots, parvient à articuler : « Tiens bon, mon ange. Je suis désolée. Je t’aime. »
Mes forces m’abandonnent complétement, je ne les retiens pas. Une dernière fois ma langue et mes lèvres forment des mots ; difficilement, je les souffle.
« Elle m’a pas invitée, maman, toutes les autres vont mais elles ont dit que je n’é… tais… »

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Auteur: Garbage Collector

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