GarbageCollector

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Aiguillage de l'onirisme

« Un rêve sans étoiles est un rêve oublié. »
Paul Éluard

Ah… jeune et jolie demoiselle, en quelle contrée abstraite t’es-tu absentée alors que je t’observe de l’autre côté de la petite table, séparation physique si inutile quand nos âmes peuvent se rencontrer si aisément ? Le train ne s’arrêtera pas avant un moment, et tu profites de ce temps laissé vacant pour te réfugier dans ta demeure intime que nul ne peut violer. M’en voudrais-tu si je sortais mon trousseau de clés, m’offrant l’entrée de ce havre ? Jeune demoiselle aux longs cheveux bruns, aux yeux clos et au manteau couverture, pourrais-tu m’accorder ce droit ? Aucun autre que nous deux ne peut y pénétrer, et je me refuse à révéler à quiconque les secrets que ce lieu recèle. Le sais-tu, chère inconnue, que la représentation que je me fais de vos rêves diffère selon l’individu ? Maison familiale, forêt de chênes, trois-mât majestueux, astéroïde solitaire… l’univers inconscient de chacun lui est propre. Je ressens le tien comme un lac de montagne ; un lac perdu dans une immense chaine de montagnes, paisible et silencieux. Il y a bien ce garçon, celui qui t’accueillera dans une heure sur le quai de Massy ; mais il est distant, et je perçois avec netteté le reste de l’image. Il y a un autre homme, et une fille ; mais vous ne faites que bavarder. Tu ne dors pas, je le sens, tu diriges tes pensées, les accommode à tes goûts, mélange somnolence rêvée à semi-conscience contrôlée. Désires-tu que je te dirige ? Apprécierais-tu qu’un inconnu te prenne la main dans le dédale de tes rêves ? Mes suggestions ne te troubleront pas, ne t’en fais pas. Tu pourrais à peu d’efforts totalement gommer cette silhouette qui t’attend de l’autre côté du lac. Pourquoi garder cette image ? As-tu honte de penser à un, ou une, autre que lui ? Allons, tu le vois bientôt, et déjà il souffre en s’impatientant de réchauffer tes lèvres. Prends le temps de te plonger entièrement dans ton fantasme, d’accepter ce que d’ordinaire tu te refuses de saisir. Je vois une once de désir frustré, je peux presque sentir le parfum de l’amour caché, voire celui de l’interdit… Depuis quand n’as-tu pas revu cette fille ? Son visage qui reste masqué par de longs cheveux châtains bouclés t’es invisible ; pourtant, tu te souviens très bien de la douceur de ses mains, la chaleur naturelle qui émanait de ses paumes, et même, n’aie plus honte dans ce lieu de te l’avouer, de la forme de ses seins, de sa taille, de ses hanches. Souviens-toi : jalouse alors du garçon qui l’accompagnait, tu t’es crue amoureuse de lui, et lui également. Si l’amitié s’est évaporée au passage des étés, il subsiste cette étincelle, jaillissant de tes désirs lorsque le moment le permets ; lorsque tu penses être seule avec toi-même. Ah ! Que n’ai-je honte par moments d’assister à ces voyages, et me retire avant de trop connaître la personne ! Mais non, je poursuis mon indiscrétion, tout en aiguillant les rêves. Je ne travaille certes pas à la SNCF, et ma présence dans ce TGV à tes côtés n’a à voir qu’avec le hasard, mais je pratique en somme un métier fort similaire au cheminot qui fait au dernier moment bifurquer le train, l’emmenant dans une direction ou une autre. C’est ce que je fais, ni plus ni moins. Je redirige, je suis la boussole, le sextant. Assis sur mon fauteuil en face de toi, de la musique issue de mon lecteur multimédia pénétrant mes oreilles, les yeux rivés sur ton visage, je le vois s’empourprer alors que près du lac tu acceptes un court moment de ne plus penser à celui qui partage son appartement avec toi. Peut-être m’en voudrais-tu de savoir ma part de responsabilité là-dedans ; pour autant, je ne suis qu’un humble aiguilleur, je choisis certaines voies, mais toi seule est maître de la destination. Je vois des routes non empruntées, celles de Robert Frost, celles de ton adolescence, celles que ta raison t’as empêchée de prendre. Il est bon, parfois, de s’y abandonner, les yeux clos pour mieux y voir, et d’accorder aux hypothèses une place plus importante. Je t’éviterais les cauchemars, j’ai vu les chemins pavés qui menaient à leur antre ; si tu le veux, je t’emmènerais assister au ballet de tes plaisirs inavoués, je te laisserais valser en leur compagnie.
Ah mais, déjà, nous approchons de ta gare. Tu m’abandonnes alors ? Va, donc. Va rejoindre le jeune homme sur le quai, celui que tes songes ont si aisément effacé des abords du lac. Tu me jettes un dernier coup d’œil, comme si je t’étais apparu en rêve. Peut-être me suis-je glissé près d’un rocher, derrière l’immense sapin, élément extérieur à ton univers intérieur. Pourquoi ne pourrais-je également profiter de la quiétude du lieu, pourquoi m’interdirais-tu d’être l’un des personnages de l’histoire que tu te racontes ? Je suis l’aiguilleur onirique, celui qui plante des rêves et les arrose, celui qui t’en offre les fruits. Ombre tapie dans ton inconscient, je m’octroie la possibilité d’être un instant le héros des jeunes filles assoupies ; cela me détend. Il m’arrive si souvent d’étendre des cauchemars et d’infliger de mauvais rêves à mes endormis que de tels songes sont pour moi une vraie bénédiction, un courant d’air frais, une brise de sérénité.

Un sourire aux lèvres, je profite de la place libre pour l’occuper de mes jambes, et abaisse à mon tours les paupières, me repaissant des germes de flore onirique flottant autour de moi. Bonne nuit, braves gens, faites de belles excursions dans votre imaginaire.

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Auteur: Garbage Collector

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