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Ceci n'est pas une lettre anonyme, j'ai seulement oublié jusqu'à mon nom

« Seul l’amour peur garder quelqu’un vivant »
Oscar Wilde

Très chère M.

Écrire dans ces conditions est un labeur bien difficile. Combien de temps s’est écoulé depuis la dernière fois que j’ai posé des mots sur un papier, sans recourir à l’informatique ? Depuis l’école ? Si longtemps, que j’ai bien du mal à me rappeler la sensation de tenir un stylo et de lui faire pleurer mes angoisses, de le voir discourir mes dissertations, de le sentir saigner ma violence. Puisque j’en ai le choix, je décide de t’écrire avec un stylo à bille, non, avec un style à plume ; j’en préfère l’élégance des déliés. Cela se prête bien au sujet de cette lettre.
Le vent se lève, les fleurs frémissent, grelottent même. Quelle idée, aussi, ces fleurs, alors que le froid étend petit à petit sa couverture et que les flocons de neige manifestent leur désir d’éclore. Il y a de moins en moins de passage dans le coin ; les gens restent au chaud, et ils ont bien raison.
Je ne t’ai pas écrit de toutes ces années ; je ne t’ai guère parlé depuis tant de temps. Mais ton souvenir me hante encore ; ton fantôme figé dans une époque révolue, à un âge qui te semblerait aussi bien lointain. Les contours floutés par l’oubli ne peuvent estomper ta couleur, la chaleur de ta voix, le feu que ton rire entretenait en moi. Brasier de la Saint-Jean, à noyer sous des litres d’alcool :  le cancer ou l’incendie. Un soleil dans l’estomac, un peu d’été concentré dans votre bière ? Couper son amertume à la joie, pourquoi pas après tout ? Seule l’éclipse cache l’étoile, la nuit, tout le monde regarde dans le mauvais sens. Et si on tourne, pourquoi ne pas valser, ma chère ?
Je te prie de m’excuser. Il m’est de plus en plus difficile de garder l’esprit clair, concentré, animus fugit. C’est comme… c’est difficilement descriptible. Comme une porte ouverte. Un courant d’air, un air d’harmonica, balaye ce qui s’accroche encore. J’ai oublié beaucoup de chose déjà. Avais-je des parents, des sœurs, des frères ? Je ne me souviens plus. Mais toi… tu seras l’image qui restera.
T’ai-je jamais dit que je t’ai aimé ? Que depuis j’ai perdu mon temps, que les autres n’ont pas pu effacer ton souvenir ? Que je regrette tant d’avoir pris la fuite, que je déplore ma couardise et ma stupidité ?
À travers la fenêtre, je perçois les statues. Qui les a sculptées, qui représentent-elles ? Je l’ignore. La vallée est vaste et bordée d’immenses montagnes dont le faîte dentelé évoque une puissante mâchoire de dragon. Serais-je alors dans sa bouche ? Je me vois déjà forcer la pierre à prendre la forme que je souhaiterais lui donner. Modeler à mains nues l’effort de mon être, sa raison d’exister malgré la déchirure. La clarté qui inonde le cirque jure avec l’obscurité que me cache mes paupières closes. Les centaines, les milliers de sculptures taillées à la main et posées là, sans personne pour les admirer, sans personne pour les comprendre, ne cessent de me tenter de me persuader, silencieusement mais avec insistance, de les rejoindre et de leur offrir une nouvelle compagne. Que sont devenus les autres artistes ? Il n’y a aucune trace d’eux, aucun mouvement, aucune odeur. Mais une… brise, légère, contradictoire.
Et si je m’évadais avec toi ? Et si tu devenais ma muse, mon modèle, mon amour ? Je pourrais t’emmener, je sais que je le pourrais. Là où il repose, mon corps certes est immobile, mais ces statues… ne sont-elles pas immobiles ? Pourtant elles bougent encore, elles vivent encore. Viens avec moi, je t’aime tant ; la maladie n’est plus un obstacle, à présent. Seul mon corps demeure dans cette tombe, le reste de mon esprit est au bout de ce mot, il accompagne cette lettre.

Garbage Collector

Auteur: Garbage Collector

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