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Outside the net on the far side (De la Lune à la Terre 1)

« Le 2 septembre, venez admirer l’éclipse de la Terre depuis notre espace romantique installé en plein centre de la Mer du Nectar »
Brochure du Nectar Moon Hostel, Hôtel 4 étoiles

Les gens sont tellement blasés qu’au lieu de suivre le voyage en admirant le paysage, pourtant si mystérieux, si inaccessible, ils préfèrent ne pas lâcher leurs foutues network glasses. On ne sait jamais, ils pourraient ne pas être les premiers à tomber sur une information capitale. Ils sont des millions à être à chaque instant les premiers à savoir les derniers potins de stars, les dernières news politiques, les derniers clash sportifs. Mais c’est cool, stay tuned, tant que vous ne me gâchez pas la vue… Enfin, je ne peux pas les en blâmer totalement : il a fallu que je quitte la surface de la Terre pour abandonner cette dépendance au net. C’était comme une sorte de passage, un rite pour entrer dans l’âge adulte : au moment de franchir le seuil de la navette, j’avais alors eu comme une pulsion, comme les fumeurs qui écrasent leur clope à peine entamée en disant : « Ça y est, j’arrête. » J’avais jeté mes net-glass par terre et m’étais engagé sur la route de ma destinée. En tout cas, je le croyais. Il en a fallu du chemin quand même pour définitivement m’estimer libéré. J’ai traqué à de nombreuses reprises la moindre connexion gratuite, pirate, ou légale, pour me tenir au courant de la vie que je venais de laisser derrière moi. Finalement, l’éloignement m’a facilité la tâche. Il est évident que si j’étais resté sur la planète, en Europe ou ailleurs, je me serais rapidement procuré de nouveaux net tools, comme un camé qui croit avoir raccroché, mais court chercher sa dose à la fin de la semaine suivante. Sur la Lune, le réseau est bien moins développé : en dehors des sites informatifs, de quelques radios locales, il n’y a pas grand chose à se mettre sous la dent ; on ne surfe que sur le réseau terrestre, et les conditions d’accès sont assez rédhibitoires. Le coût est élevé et la connexion est parfois hasardeuse en fonction de la météo stellaire. En réalité, aussi étrange que cela puisse paraître pour un terrien lambda, les familles disposant d’un Moon out net-spot sont très largement minoritaires, je ne parle même pas d’individual access. Les public M.O.N.S. restent marginaux, bien que facilement accessibles, mais très limités, dans la durée, comme dans le choix des sites à disposition. Les gens visitent assez rarement le site de l’ambassade de France, ni le site officiel de TF1…
Moi à l’époque, ma came, en dehors des sites de cul habituels polluant l’historique de chaque internaute digne de ce nom, c’était les deep and secrets. Petite leçon d’histoire. D’nS. Des sites marginaux régulièrement contestataires, illégaux bien plus souvent, qui proposaient tout ce qui pouvait être interdit, dans la limite du fuckin’ ethics : tant que tu ne proposes pas des plans sérieux de tortures ou de viols de gamine, en gros, tout y était autorisé et accessible. J’étais super fier d’appartenir à D’nS Communauty. La plupart des net-wankers s’imaginent surfer sur les D’nS, mais c’est de la branlette de pré-ado : les sites qu’ils visitent ne changent pas d’adresse inopinément quand t’es en plein milieu de ta petite affaire. Faut de la volonté, une connaissance absolue du net, et souvent des bonnes bases en programmation net pour suivre l’affaire. Il n’y a que des passionnés pour tenir le rythme ; ou de gros pervers malhonnêtes bien entendu. On pourrait bien sûr penser que seuls ces derniers sont présents sur les D’nS, et on ne serait pas tout à fait loin du compte, mais le noyau central est constitué de gens intéressés principalement par tout ce qui est subversif, surtout si c’est politique… Des mouvements d’opinion marginaux, radicaux, et le plus souvent libertaires, une autre forme d’opposition qui sait échapper à la censure, à la traque, aux médias traditionnels. Le mouvement Deep and Secret existe depuis en gros les années vingt, même s’il puise ses sources dans tous les mouvements anarchistes, et également dans la révolution de l’Internet underground des années 2000. Un mélange de programmeurs libres, de révoltés, journalistes indépendant, artistes underground… l’or brut de la société de consommation. L’opposition véritable. Les politiques, intellectuels, la masse médiocre de la société les laissait faire à l’époque, même lorsque le nom ALTERNET  commençait à se faire entendre. Bien sûr, tout cela a changé le jour où les vingt-quatre serveurs DNS sont tombés. Six jours pour les remettre en place définitivement. Six jours de chaos. Une guerre totale a été frôlée, mais de très nombreux incidents furent à déplorer. Bien sûr, après ça, ALTERNET a été banni à jamais. Comme si on pouvait supprimer les fondements d’un bâtiment… Deep and Secrets était né.
Aujourd’hui, j’aurais bien du mal à y retourner. Les codes ont dû changer depuis ces quelques années. J’avais cherché à l’atteindre depuis la Lune, avec succès, mais les limites imposées par Consortium Moon avait rendu la tâche déplaisante. Ceci dit, je ne me plains pas, ça m’a bien aidé à décrocher. Mon dernier acte sur les D’nS fut de déclarer mort SpARTacus dans un accident de Triclométreuse dans la Mer de Tranquilité. Vous ignorez ce que peut bien être cette chose au nom barbare ? Moi aussi. Ce qu’il se passe aux chantiers de la Mer de Tranquilité est tellement obscur qu’on pourrait inventer n’importe quelle idiotie que personne ne serait là pour l’infirmer. Bref, mon alter go, net-artist, figure connue du mouvement net-A(no)nimus Art (parfois nommé pour parodier l’engouement bourgeois pour cet art, Netanonimusism) avait passé l’arme à gauche.

Une année de galère complète sur le plus naturel des satellites terriens : sans le sou, à regretter quotidiennement mon choix, tout en sachant pertinemment qu’il était le bon, sans le net, détenteur d’une formation de paysagiste totalement inutile ici, je troquais les maigres salaires que je pouvais gagner (je changeais davantage de boulot que de sous-vêtements) contre le réconfort et la solution de facilité d’une bouteille de Moonsky, sorte de whisky local produit en masse à partir de houblon lunaire. Pas très bon, mais le prix d’une bouteille de vrai alcool terrien était bien trop dissuasif.
Le Consortium Moon avait engagé dés le début un nombre impressionnant d’hommes et de femmes qualifiés dans à peu près tout les domaines possibles pour réaliser le rêve de l’industrialisation de notre satellite. Des familles entières ouvrières s’étaient déplacées contre la promesse d’un travail gratifiant, bien payé et dépaysant. Ce dernier point était atteint, ça c’était sûr. Les deux autres… Le problème, c’est que le coût de l’industrialisation de la Lune était bien trop exorbitant, même pour autant de nations impliquées. Une partie des fonds fut gelée, et le programme fonctionna au ralenti pendant des dizaines d’années. Des familles mis au placard, au chômage forcé, qui, pour beaucoup, ne purent même pas se payer un voyage de retour vers la Terre. À Hope (mais quel nom de merde !), la capitale (en même temps, sur deux cités…), le taux de chômage atteignit rapidement les soixante-dix pour cents de la population. Il a fallut atteindre la colonisation de Mars dix ans plus tard pour que l’activité reprenne sur la Lune : une importante station de départ pour la quatrième planète du système devait y être construite ; un avant poste qui avait l’avantage de ne pas être limité par une atmosphère et une gravité aussi importante que sur Terre. Aujourd’hui, si la situation est meilleure que la décennie précédente, il serait fallacieux d’affirmer qu’il n’y a plus de pauvres, ni de disparité sociale sur la Lune. Comment ? C’est ce qu’ils disent sur Terre ? Je me demande comment ils ont pu cacher la révolte ouvrière de l’année dernière, ainsi que l’expansion inquiétante du crime organisé…
J’ai finalement réussi à trouver un travail régulier en mécano (on apprend vite à devenir mécano sur la Lune) de navette, puis ils m’ont fait passer un permis de classe N1, et j’ai pu m’envoler réparer les satellites et petites stations Inter Moon-Earth.

Entrée dans l’atmosphère, je crois qu’on arrive.

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Auteur: Garbage Collector

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