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Getting lunatic by having a trip far from the Moon (De la Lune à la Terre 2)

« Marre de ces cratères, de cette obscurité, de l’atmosphère reconstituée polluée ? Offrez-vous une croisière inoubliable dans le secteur sud d’Olympus, faites l’ascension du Biblis Tholus, admirez un coucher de Soleil sur Tharsis Montes, visitez la première forêt sous serre au pied de l’Ascraeus Mons ! »
Agence Moon-to-Mars, Don’t get lunatic, have a trip far from the Moon !

Le vieux double coque de mon père glissait paisiblement sur les vagues légères, peu agressives, en tenant le cap à l’ouest. Faisant fi de la faiblesse du vent, il filait à vive allure, toutes voiles dehors qu’aucune brise ne venait gonfler, en direction de l’oubli, de nulle part. Loin des côtes. Loin des routes habituelles, de l’agitation maritime, du port et de ses bars. Loin de la maison. Le navire était conçu pour profiter au maximum des courant marins et du souffle du vent, aussi ténu soit-il. Seul à son bord, je restais à la proue, les doigts agrippés au bastingage, le regard perdu sur l’horizon. Au loin, je distinguais un ancien cargo portant quelque chargement d’un continent à l’autre ; je pris bien soin de l’éviter. Le hasard tenait la barre, à de rares occasions je me permettais de le conseiller ; pour le reste, je préférais me laisser porter par l’humeur du jour. Le temps était au beau fixe, la pluie qui tombait drue à mon arrivée au port et à mon embarquement s’était dissipée alors que je prenais le large, de même que mon angoisse. Je ne la percevais plus que comme un léger flottement dans mon ventre, le typhon s’était apaisé en alizé ; son chuchotement était toujours perceptible, mais il se diluait dans le chant de l’océan. En fermant les yeux, le frottement des coques sur l’eau, les clapotements des vagues, résonnaient en une agréable mélodie dans laquelle je me laisser porter ; qui, je l’espérais, devais me mener là où nul homme ne saurait m’atteindre, au centre de l’Atlantique. Seul ; seul au milieu de la vie. Ici, il n’y avait plus guère d’oiseaux, ou ils étaient fort rares, mais l’océan m’offrait la vie : pendant un temps, un groupe de dauphins m’accompagna sur quelques milles avant d’être distancés par mon esquif. Je manquai percuter une tortue, mais elle m’esquiva pour poursuivre la lente progression vers la terre de sa pondaison. Au loin, une baleine me fit signe ; je le lui rendis. La vie grouillait, apaisante, distante. Mes parents, ma sœur, étaient restés en arrière, je ne les souhaitais pas à bord. Bien entendu, ils s’étaient sentis offensés, mais je devais faire cette sortie seul. Ces retrouvailles après des années d’absence devaient être joyeuses, émouvantes. Elles le furent, émouvantes. Joyeuses, pas du tout, et je l’admettais volontiers, c’était de ma faute. Ils avaient fait tous les efforts possibles, invité toute la famille, ainsi que de vieux amis. Ikbal, Antoine, Elein. Mais je n’ai pas pu, je n’ai pas réussi à les accueillir comme je l’aurais dû, comme je pensais que je l’aurais fait. Je ne suis même pas parvenu à faire semblant ; trop de choses avaient changé, trop de non-dit. Elein a souri en me voyant, elle m’a pris dans ses bras, a plaisanté. Mais nous ne pouvions pas nous mentir, elle n’a jamais digéré mon départ. J’ai appris le lendemain par ma mère qu’elle avait un temps été admis en hôpital psychiatrique pour dépression. Sans Ikbal et Antoine, elle ne serait peut-être plus là aujourd’hui, et si de l’eau avait coulé et qu’elle avait refait sa vie depuis, me revoir avait dû lui causer une grande douleur. Je l’avais vu dans ses yeux, je l’ai senti dans son étreinte. J’en ai ressenti de la peine pour elle ; j’aurais aimé en ressentir pour moi ; j’aurais préféré sentir la même douleur dans mon cœur, mais il n’en fut rien. Je réalisai alors qu’avant de revenir à la maison, je n’avais pas pensé à elle pendant quatre ans. Je n’avais jamais plus rêvé d’elle, de son corps meurtri par les violences qu’elle avait dû subir dans son enfance, de mes doigts courant sur ses anciennes cicatrices, de ses caresses timides, de sa recherche de l’oubli dans le charnel, de son abandon total à ma virilité, à mon image rassurante ; ma présence…
Comme ma mère et mon père, comme Ikbal et Antoine, je l’avais quitté sans la prévenir, un soir d’automne, en laissant tout derrière sans vraiment de remords. Aujourd’hui encore, je ne le regrette pas, ça serait mentir d’affirmer le contraire. Je devais le faire ; peut-être ma décision de partir en voleur n’était-elle pas judicieuse, mais elle m’avait protégée. À ma sœur, je laissai un mot ; elle m’avait rejoint un peu avant mon embarquement, je n’en avais pas vraiment été surpris. Comme  je m’y attendais, elle ne me comprit pas ; et je ne pris pas vraiment la peine de lui expliquer en détail. De toute manière, qu’y avait-il à expliquer ? Je désirais juste partir. Partir. C’était mon seul plan, ma seule destination. Je pensais qu’ailleurs, je me comprendrais mieux, j’estimais que fuir était la meilleure solution. Je n’avais pas tout à fait tort, mais comme j’avais emporté mes démons avec moi, je n’ai jamais été libéré. Je n’ai jamais été libre.

Ruminer le passé ne servait à rien. Que serais-je devenu si j’étais resté ? Me serais-je suicidé comme je l’imaginais alors ? Aurais-je fini par vivre avec Elein, avoir des enfants, acheter une maison ? Aucune importance ; la vie que j’avais choisie, à défaut de me satisfaire pleinement, m’apportait un certain oubli, la solitude que j’avais toujours cherché. Cette permission obligatoire devait me permettre de renouer les liens avec mes proches. Il paraît que c’est très important pour les astronautes qui font de si longues missions. De tout mon entourage professionnel, je suis le seul à avoir accepté toutes les longues missions, échappant à chaque fois au retour sur Terre. L’accident de ma navette a un peu précipité mon retour, puisqu’il m’était impossible pendant plusieurs semaines de poursuivre ma tâche. Mon travail dans l’espace est difficile et n’est pas sans risques ; j’avais frôlé la mort de près lorsque mon vaisseau a percuté un débris. Si je n’avais pas été déjà habillé pour une sortie, j’aurais été tué sur le coup. Au lieu de cela, j’ai pu m’évacuer à temps, lancer l’appel de détresse et patienter. Par chance, ma tâche ne consistait pas à réparer un quelconque satellite lointain, mais je devais changer l’une des antennes de la station habitée Marie Curie. Les secours n’ont pas mis trente minutes à venir me récupérer. Ma convalescence sur Terre devait durer un mois, plus si je désirais prendre quelques vacances ; j’avais opté pour le mois. Un mois, c’est déjà long ; et je ne pourrais pas fuir éternellement. Un jour ou l’autre, il me faudra affronter la réalité, pas tant avec Eilen ou Ikbal qu’avec Gaëlle. De tous, je pense qu’elle est celle qui a le plus souffert de mon départ, de mon abandon. Je le pense sincèrement, malgré la réaction et la douleur d’Eilen. Je m’accordais donc ces quelques jours en pleine mer, comme pour y puiser tout le courage dont j’allais avoir besoin. J’ai toujours aimé les étendues vides ; si j’avais été chez les grands parents d’Ikbal, comme en souvenir de mes vacances de printemps de la fin de mon enfance, je me serais enfui en char à sable, au milieu des dunes sahariennes. Mais j’étais rentré chez mes parents, en Bretagne, et l’océan était le seul endroit sur Terre qui m’avait happé. Si les étoiles ne m’avaient pas autant attirées enfant, j’aurais fini marin. Enfin… la promiscuité ne m’aurait pas plu, j’imagine.
Comme lieu de solitude, la Lune m’avait déçu ; elle était beaucoup plus peuplée que je me l’imaginais. Du moins, je savais la population qu’elle comportait, bien entendu, mais le nombre d’habitants était si dérisoire en comparaison de celui de notre chère planète que j’en oubliais qu’il était partagé par seulement deux villes. La foule était dense, malheureuse, austère et alcoolique, en tous cas les quartiers que je fréquentais. Ce qu’ils appelaient le tourisme sélénite était une vaste blague : il suffit de sortir une heure dehors pour avoir tout vu. Des cratères, des trous, des bosses. Pas d’air, une pression bien inférieure à celle de la Terre. C’est amusant une heure tout au plus. Les touristes lunaires repartent toujours sceptiques, crachant leur déception à la face des autochtones ; comme s’ils y étaient pour quelque chose. Ces derniers aimeraient bien leur répondre : « Bah ouais, grasser, on t’a menti, comme on a menti à mes parents. La différence, c’est que toi tu rentres dans une semaine, mais moi quand je rentre quelque part, c’est ici que j’atterris. » Le terme d’argot grasser désigne les terriens, parce que là-bas, ils ont de l’herbe, et c’est sans doute ce qui manque le plus à ce caillou : de la verdure ; c’est un mot qui reste poli, il y en a de bien moins jolis. Hope ne me plaisait pas, encore moins que Lutèce où j’y avais passé toute ma vie étudiante. Elle souhaitait changer son image de cité seulement ouvrière, avait ouvert des salles de concert, d’holos, de luminopéra ; elle désirait attirer artistes et mécènes en tout genre, en faire la première cité d’Art et d’Histoire out-Earth. Ça n’avait jamais fonctionné. Personne n’était venu, et pire, Mars avait focalisé l’attention beaucoup trop tôt, avec son modernisme affiché. Hope devint une cité triste d’ennui, que seul l’étroit quartier du Moon University égayait un tant soit peu. Les fêtes se passaient dans ce coin-là, mais les portes y étaient closes tant qu’on ne montraient pas patte blanche. Pour tromper ma désillusion, je m’étais arrangé pour sortir avec une petite oie qui bossait dans le coin où je créchais, ce qui m’avait permis d’y avoir mes entrées. Ceci dit, comme je ne goûtais guerre la compagnie de ces imbéciles, je m’arrangeais pour passer inaperçu et avoir juste la possibilité de picoler à l’œil.
Je n’ai commencé à me sentir serein seulement lorsque j’ai pu piloter mon premier coacher en solo. Il y avait cette sorte d’obscurité emplie de points lumineux, éclairée tour à tour par la Lune, la Terre, magnifique à cette distance, et le Soleil. Je ne sais pas bien si on peut parler d’orgasme cosmique, mais assister au lever de soleil depuis le vide sidéral y ressemble fortement. C’est tellement… puissant, comme image, beaucoup plus jouissif que ces foutus D’nS, ou ces pilules de paprik-mars. Je n’étais pas certain avant de pouvoir connaître d’autre ivresse que celle, facile, offerte par le mauvais whisky ; j’étais loin de me douter que le Soleil apparaissant de derrière notre planète pouvait en même temps me filer une méchante cuite, et une immense trique.

Il est tard ; Gaëlle attend de moi que je lui dise pourquoi elle ne pouvait pas venir avec moi, pourquoi je l’ai abandonnée. Je vais rentrer.

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Auteur: Garbage Collector

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