GarbageCollector

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Le Donjon, loin des flots

« Ne pars pas, je t’en prie, ne pars pas…
— Tu m’attendras, dis ? Tu m’attendras, hein ?
— Ne pars pas… »
Adieu au départ

Je n’avais avant jamais remarqué que les longues coursives du bloc D étaient si sombres. Les hublots vomissaient la lumière, mais les murs étaient tout sauf lisses, ils apparaissaient crénelés de câbles, de tuyaux vrombissant, et d’alcôves contenant d’innombrables coffres à outils. Chaque excroissance étendait ses ombres, et les mouvements des techniciens qui parcouraient les couloirs animaient ce ballet cauchemardesque entre éclairage et obscurité. J’accordais peu attention à tous ceux qui me croisaient ; il me semblait que certains m’adressaient la parole, mais leur gargouillement m’était incompréhensible. Je n’avais d’yeux que pour les longues griffes rampant vers moi, se transformant tour à tour en puissantes pattes d’ours, en serres acérées, en un couteau tenu par son poing vengeur. Je tentais de les éviter, mais elles m’attrapaient inlassablement, déchirant mes vêtements, lacérant ma peau, recueillant mon sang dans d’innombrables calices d’obsidienne. Titubant, je poursuivais néanmoins mon chemin sur cette route de l’enfer. Des démons riaient à mon passage, me promettaient mille sévices, et l’odeur de soufre commençait à m’asphyxier. Je ne les regardais pas, fuyant au possible leur figure hideuse, mais il m’était impossible de ne pas les voir. Ils s’imposaient à moi, et les yeux clos, je percevais toujours leurs dents odieuses. Interminable était la route, et la torture allait en s’intensifiant. Des monstres obscènes me chahutaient, je craignais qu’ils se jettent sur moi, qu’ils me découpent et me partagent, qu’ils me dévorent goulûment, qu’ils me violent. Me tenant le ventre afin d’apaiser la pesante douleur, je faillis défaillir à plusieurs reprises. M’écroulant à demi sur mes jambes flageolantes, une femme en combinaison orange m’apporta son aide et m’agrippa le bras pour me relever. À travers la brume, je perçus ses traits inquiets et ses lèvres bouger, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Je lui répondis je ne sais plus quoi, que toute allait bien, sans doute, puis repris ma route. J’arrivais à l’inter D-E, et plutôt que de changer de bloc et retrouver la lumière, la sécurité, pris alors le couloir à droite, m’enfonçant encore plus dans les ténèbres. Je savais où il menait. Je connaissais ma destination.

« Ce ne sera qu’un an. Un an, c’est rien.
— Un an c’est long… Tu m’oublieras.
— Je t’interdis de croire ça ! Un an, c’est… vraiment pas long. Il y a un an, nous avons eu l’examen. Ça me paraît hier !
— À moi, ça me paraît une éternité. Te savoir si loin…
— Je serais là, je resterais avec toi, tout le temps.
— Alors reste ! Reste avec moi. Tu ne seras jamais ici vraiment…
— Le crois-tu ? Je serais là, sous tes paupières quand tu les fermeras, sous tes draps quand tu t’endormiras, dans tes courbes quand tu te caresseras.
— Et moi ? Serais-je aussi à tes côtés là-haut ?
— Oui. Dans mon bain, dans mes rêves, et dans mon lit, quand je penserais si fort à toi et que tu me rejoindras.
— Mais un an… C’est tellement d’heures, et de minutes, sans ton odeur. »

Les bains n’étaient pas interdits, mais si fortement déconseillés que s’ils détectaient une prolongation anormale de l’écoulement, ils étaient capable de désactiver l’eau courante pendant plusieurs jours. Certains s’étaient plaints de n’en avoir pas eu toute une semaine entière. Ce que je m’étais toujours demandé depuis que j’avais emménagé dans cette nouvelle cellule, c’était pourquoi alors l’avaient-ils pourvu d’une baignoire ? Qu’importaient les conséquences, je laissais couler l’eau jusqu’à ce qu’elle eut remplit les trois quarts de la cuve. Mon ancien cachot, lui, était uniquement pourvu d’une unique pièce : un lit, une petite table, un chiotte, et un lavabo fêlé et fuyant, pour parfaire le tableau. Onze mois que j’y avais vécu, directement au-dessus du bloc D dans lequel je travaillais. Et toujours ces sons de tuyau, cet écho des machineries, ce gémissement plaintif des moteurs. Ici, on ne se faisait pas d’amis, on restait seul tout le temps. Le travail était harassant, voire dangereux, mon pied gauche s’en souvenait très bien.
Qu’ils m’eurent finalement autorisé à monter d’un secteur, qu’ils m’eurent trouvé une autre occupation après mon amputation ne s’était pas fait sans heurts. Qu’importait pour eux la santé, physique et mentale, du moment que le Donjon tournait. Et il tournait. Il y avait au bas mot, rien que dans cette section de la station, plus de trois cent loups transformés en brebis par l’alchimie des chaînes, des drogues et surtout de l’impossibilité de quitter le lieu. Combien de prisons se vantaient d’être sécurisées de telle sorte qu’un Houdini moderne ne saurait même se libérer d’une main ? Il en arrivait toujours à se faire la belle, à se trouver un coin abrité de la tempête. Ici, à peine nos matons prenaient-ils la peine de nous menotter. À quoi bon tenter de se libérer, quand de toute manière il était impossible de fuir ? Sortir de l’enceinte du Donjon ? Je ne donnais pas une minute de survie dehors. Le seul lien avec la civilisation, c’était cette foutue navette de ravitaillement, qu’on ne voyait, pour les chanceux, que deux fois : à l’entrée, et à la sortie.
Il y avait en moyenne, un nouvel arrivant toutes les deux semaines, et un partant par mois. La dernière fois que j’avais passé le sas de décontamination remontait à un an et trois mois environ. On ne dirait pas comme ça, mais finalement, c’est long. « Un an, c’est rien, tu verras. »
Très long.

« Je ne sais plus trop où j’en suis… Je suis malade en bas, je regarde le ciel tous les jours, attendant que tu me salues, mais je ne vois rien.
— Mais je te salue, tous les jours je fais signe au hublot. Tu ne me vois donc pas ?
— Non.. j’espérais pouvoir te parler plus souvent. Je croyais qu’on pourrait se voir ! Mais on me refuse tout…
— Je sais. Toute communication avec l’extérieur est très réglementée. Il n’y a pas de parloir ici, pas même d’holo-com.
— Tu rentres quand, dis, tu rentres quand ?
— Bientôt, tu verras. Encore quelques mois, et ce sera bon. »

Le tintement retentit depuis le petit boîtier situé au-dessus de la porte, en écho à la dernière goutte  qui en s’échappant du robinet, claqua l’étroite étendue d’eau. La baignoire n’aura finalement été remplie qu’à moitié, l’eau semblait être une denrée plus rare que je ne le pensais. Dans les quelques mètres carrés de mon salon, je savais mon guard screen clignotant, et je me doutais de la teneur de l’avertissement. Sans plus m’en soucier, je glissais la main à la surface de l’eau, comme pour en lisser le léger flottement ; la chaleur m’invitait à y pénétrer sans plus attendre. Flattant les rebords de la cuve, l’eau me rappela les Côtes du Chagrin, là-bas, si loin d’ici, où nous avions tant pleuré. Je revis dans le fond de la baignoire le ressac de ce jour-là, je me souvins des embruns fouettant mon visage et du sel qui séchaient mes larmes. Mes sanglots, je ne les avais pas montré ; je nous devais d’être forte pour deux.

« Je t’entends très mal.
— Il y a des interférences liées aux courants solaires. On subit un petit orage, c’est tout.
— Je… il faut que je te dise. Je ne peux plus, c’est trop dur. Tu es partie depuis si longtemps…
— Ce n’est rien ça, j’en aurais vite fini ici, tu verras et…
— Laisse-moi parler ! C’est déjà assez difficile comme ça. Tu avais dit un an… J’ai tenu. Dieu sait que ça a été dur, j’en ai été malade, mais j’ai tenu. Mais tu… tu… tu n’es pas revenue, tu as pris un an de plus. Un an de plus ! Tu avais promis, promis !
— S’il te plaît, ne le dis pas. C’est trop dur ici, c’est vraiment l’horreur. C’est grâce à toi que je peux me lever le matin, que je suis toujours en vie ! S’il te plaît…
— Non, ne me complique pas la tâche. Essaie de comprendre, je ne peux plus te suivre. Je… j’ai quelqu’un.
— Quelqu’un ?
— Oui, je ne le voulais pas. Dieu sait que je ne le voulais pas. Mais il était là, lui…
— Lui ? »

J’accrochai mon débardeur et les bandes de soutien qui tenaient ma poitrine à l’unique patère, mais laissa choir mon pantalon et mes sous-vêtements au sol. Grimpant dans la cuve, je me laissai glisser jusqu’au fond, jusqu’à être le plus possible allongée. La taille de la baignoire était réduite, et il m’était bien entendu impossible de m’étaler, mes jambes demeuraient pliées. Adossée au rebord, je n’avait qu’une partie de mon corps immergée ; l’eau m’arrivait environ à mi-poitrine. Qu’importe, elle était chaude, suffisamment trouble pour que j’oublie mes orteils manquants et je m’abandonnai alors à la douceur du moment. Avisant l’éponge qui traînait sur le porte-savon, je l’attrapai et doucement entrepris de masser mes membres courbaturés. Dehors, les couloirs grouillaient d’activité, et la quiétude que j’opposai à l’instant à ce quotidien contribuait à rendre ce bain si agréable.
Tout en glissant l’éponge sur mon ventre et le haut de mes cuisses, je fermai les yeux. Sous le voile noir, se présenta alors le visage familier de ma bien-aimée, ses longs cheveux caressèrent doucement mon visage et ma gorge. Nue, elle entra dans le bain, au dessus de moi, ses mains frôlèrent mes seins avant de se réfugier sous mes épaules. Un léger sourire flotta doucement sur ses lèvres, qu’elle ne tarda pas à coller aux miennes. Son regard m’échappa : il demeura hors de ma portée, insaisissable ; la culpabilité empêchait la belle de se jeter dans l’azur de mes propres yeux. À moins que ce fut la mienne, en réalité, qui me fit esquiver ses prunelles, interdisant même  à mon imagination de les dessiner. Sa cuisse m’ôta cette gêne de l’esprit en venant se frotter à mon entrejambe. Sollicitant le contact, je me cambrai légèrement ; nos poitrines se mélangèrent, et sous le galbe de mon sein, je sentis le sien battre la chamade. Comme si nous partagions nos veines, l’afflux sanguin qui parcourut mon corps la fit frissonner. Mes joues rougirent, et mes lèvres s’entrouvrirent pour laisser passer un soupir. Sa main descendis dans le creux de mes fesses, et je la sentis lentement répondre aux insistances de mon bas ventre. Les doigts, multiples, agiles courtisèrent ma vulve, chuchotant les mots tendres, caressant des parties qui la mettait en émoi. S’il m’arrivait d’être brute et autoritaire, elle, ma douce enjôleuse, prouvait à chaque ébat sa délicatesse, son envie de donner le plaisir, son besoin de me savoir en joie. Une fois de plus, je le fus, alors que sa main, merveilleuse, explora le volcan, assista à l’éruption, en recueillit la flamme. Des tremblements qui m’agitèrent alors, du creux de mon ventre, à la pointe de mes seins ; du souffle s’échappant de mes lèvres écarlates jusqu’à mes cheveux hérissés, j’acceptai une dernière fois l’absolu de ce don.

« Elle s’était marié. Sa liaison hors de la Charte qu’elle entretenait avec vous était heureusement caduque. Comprenez, des obsèques hors Charte sont toujours malvenus.
— Va te faire foutre avec ta putain de Charte !
— Allons, ce comportement ne plaide pas en votre faveur. Bien que nous le désapprouvions, elle a tenu à ce que vous reviennent une partie de son héritage. Nous partirons du principe que son amitié pour vous s’était transformée en relation fraternelle.
— Relation fraternelle mon cul ! J’ai une sœur, et je peux te dire que je ne lui ai jamais bouffé la chatte à elle, j’ai…
— Suffit ! La Charte est clair à ce sujet ; si les règles ont été établies comme cela, c’est pour le bien de la société. Il y a fort à parier que vous ne vous trouveriez pas là si vous l’aviez suivie avec plus d’assiduité. »

Putain de contrôles psy. Ils m’ont bien eu ces cons. Je venais de verser au sol la moitié du liquide jaunâtre qu’on nous servait comme boisson, et recraché le premier quart, mais le peu que j’avais ingéré suffisait à me rendre stone. Je ne repasserais pas sur leur billard, ils ne m’arracheront pas les dernières bribes de personnalité qu’il pouvait me rester. Déjà, la tête me tournait, le somnifère ne tarderait pas m’envelopper dans une couverture empoisonnée. Mes membres supérieurs étaient gourds, et c’est difficilement que je parvins à enfiler mes vêtements. Sans vraiment plus trop maîtriser mes mouvements, ni parvenir à maintenir ma pensée cohérente, je titubai jusqu’à la porte de ma cellule. Derrière moi, une lumière rouge clignotait, annonçant la sentence. Qu’elle clignote, je m’en moque à présent. Sortir vite d’ici ? Quelle blague, à présent qu’elle m’avait quitté, à jamais, empruntant finalement la voie la plus simple pour échapper à mon amour. Ils pouvaient bien maintenant me rajouter un an, ou deux, je ne me sentais plus concernée. Paniquant un bref instant, je craignis qu’ils aient bloqué la porte pour m’empêcher de fuir, mais cela s’avéra inexact. Quelle importance, ici, de toute manière ? Quitter l’enfer, pour rejoindre le paradis, personne ne l’a jamais réalisé. Orphée s’y étais risqué, mais il y a perdu son espoir. Et moi, pourrais-je quitter ce lieu sans me retourner ? Je n’avais plus rien à gagner, rien à ramener chez moi ; je n’avais même plus de haine. Je ne souhaitais plus rien, revenir sur Terre ma paraissait une monstruosité. Cette planète dardait son œil moqueur sur moi, je le savais. Tant de nuits elle m’avait vu espérer y retourner, battre le pavé à l’unisson avec cette moitié de moi que j’y avais laissé, tant de jours elle m’avait promis de m’accueillir, jurant de me réchauffer auprès du soleil de mon double. Les promesses des astres ne valaient rien ! J’aimerais… j’aimerais juste sentir une dernière fois le vent.

« Tu me manques. Pardonne-moi. »

Je ne cherchai même pas discuter. Derrière, les ombres arrivaient, elles venaient pour moi, n’aspiraient qu’à me broyer, puis m’avaler, vivante, semi-morte, ou tout à fait morte, peu importait. Elles se repaissaient de ma terreur et de ma douleur. Alors, lorsqu’il m’intima de sortir d’ici, je le frappai violemment, sans le ménager. La surprise le fit trébucher, et il s’étala au sol, l’arête du nez cassée. Avisant le harpon-ventouse, le l’attrapai et cogna l’astronaute avec, l’envoyant pour un moment dans un sommeil sans rêves. Je bloquai rapidement l’unique entrée, alors que quelques techniciens témoins de l’agression se précipitaient vers le sas. Pataude, j’eus toute la peine du monde à enfiler la combinaison, et les coups sourds à la porte m’apprirent que mes co-détenus cherchaient à l’enfoncer. Je doutais qu’ils y parviennent, mais quelqu’un parviendrait bien à l’ouvrir d’une manière ou d’une autre. Je devais faire vite, les ombres, elles, n’attendraient pas que le sas veuille bien laisser passer les invités. Je me sentis à nouveau défaillir ; la bile acide remonta me dans la gorge. Pliée en deux, les deux mains crispées sur mon estomac torturé, je crachai en sanglotant une partie de mon âme. La lumière s’atténua d’un coup, et de terribles dagues obscures, tenus par des êtres déformés, démembrés, aux proportions absurdes apparurent sur les cloisons, et se jetèrent sur moi. Paniquée, je ne pus retenir un hurlement s’échapper de mon ventre ; et le cri s’éternisa, rebondissant sur les murs, alimentant mes ombres, rejetant l’écho à la salle entière, infini, immortel, se dénaturant sans fin pour devenir ricanement sinistre. Achevant de m’équiper, je laissais tomber le casque sur ma tête et actionna sans attendre l’ouverture du sas intermédiaire. Aussi rapide que mon équipement me le permettais, je m’engouffrais dans la dernière pièce, battant les planches de la dernière scène, pour le dernier acte. À travers le hublot, je percevais l’océan, et les mouettes suivaient le mouvement des vagues à la recherche de proies faciles. Le vent fouettait les flots, et je n’avais que cette hâte de le sentir sur mes cheveux, de respirer l’écume, d’accepter le sable s’immisçant entre mes orteils. L’issue était si proche finalement, et la dernière porte me laissa m’échapper, sans même esquisser un geste pour me retenir. Au loin, la Terre. Et moi ici, hors de la prison, au-dessus de la mer, dans le cosmos, chaud, éclairé, sauvage.

« Vois-tu ? Je suis sortie. Ce n’était pas si long, finalement. »

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Auteur: Garbage Collector

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