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Le Rêve Fabriqué

« Ceux qui ont perdu le Rêve ne peuvent plus créer. Ils demeurent esclaves de leur raison, de leur logique, et n'appréhendent le Fondement Onirique qu'en tant que spectateur. La plupart du temps, ils en ressortent dédaigneux, déçu de l'ersatz de rêve qui leur a été offert, tellement assoiffés du sens qu'ils pensaient y trouver. »
L'homme, en conclusion du Rêve Fabriqué.


L'homme se resservit un verre de whisky ; ce n'était pas son premier. Enfoncé dans son fauteuil, il se retenait d'y plonger totalement en s'accrochant aux accords désordonnés que les enceintes de sa chaine hifi crachaient douloureusement. La mélodie n'était pas drôle, tantôt grise et synthétique, tantôt cuivrée et écorchée, et évoquait à l'homme une curieuse sensation créatrice. Une torpeur en spirale commençait à l'envelopper, douce conséquence de l'abus d'alcool ; et l'effet combiné de l'ivresse et de l'hypnotique musique ne tarderait pas à débloquer son esprit pour l'amener à l'état de Rêveur. Déjà, les premières tâches de couleurs pastel se dessinaient sur le mur de plâtre blanc qui lui faisait face. Sans orientation ni but, les silhouettes gagnaient au fil des minutes en intensité et en contraste, et la pâleur laissait progressivement place à des tons plus vifs. Pendant quelques instants, l'homme ne sut les diriger et préféra les laisser courir le long du mur, qu'elles y prennent vie et forme, qu'elles s'y sentent bien, en sécurité.
C'était ici une représentation privée ; de celles que l'oniropeintre préférait, car elles n'avaient pas le goût du spectacle, ni celui de la vanité. Seulement l'odeur candide de la sincérité, mélange de souvenirs et d'émotions connus et ressentis de l'auteur seul. Ces couleurs étaient imparfaites, elles gouttaient au sol, comme de rares fausses notes sous les doigts d'un pianiste maestro, et en cela, elles étaient secrètes, elles étaient l'intimité même. Il n'y avait là qu'un unique spectateur, et ce dernier était tout à la fois l'artiste et le sujet de l' œuvre. Il ne pouvait y avoir d'autre public, et ce mouvement-là ne sera pas gardé, consigné, et exposé dans les galeries et les musées.

Le paradoxe de l'homme se mit en marche, et le mur était à présent couvert, le blanc qui y restait était volontaire : une touche d'albâtre pour rehausser la lumière, un scintillement dans le lointain. Le reste était bleu, d'abord uniformément, puis petit à petit, les tons se joignaient ou se repoussaient. Il y eut un ciel, en fin d'orage, qu'un dernier crachin oblique balayait d'un coin à l'autre. La pluie battait une autre eau, étendue de Cobalt agitée, grondante et claquante, avide, assoiffée et impatiente. Sous les ordres d'un capitaine invisible, mille chevaux s'élancèrent, l'écume au mors,  et dévalaient l'azur profond jusqu'à se fracasser contre les remparts protecteurs. La garde de granite, imposante, certaine, s’élevait bien au-dessus du ressac et ne fléchissait qu'à peine sous l'impact des marées. Son regard de pierre scrutait l'horizon ; la roche essuyait les bravades des hautes vagues sans se départir de son calme ni perdre une once de sa stature. Elle montait haut, et à son sommet, sculptée en son sein, trônait la Tour, immanquable tant elle étincelait, et hurlait sa lumière à des lieues à la ronde. Façonnée par le sable, elle en avait gardé un aspect dur et chaleureux, tout en rejetant sa couleur et sa texture. Là où la tour n'était pas grêlée de sel, on distinguait à travers ses parois, et une flèche du soleil pouvait la traverser de part en part sans qu'elle s'en trouvât affectée. Aussi haute qu'un phare et aussi large qu'un donjon, la tour de verre surplombait l'océan, offrant son double rôle de sœur protectrice et de héraut du plateau.

Elle était tout cela, et bien plus, tant que l'animait l'étoile en son cœur. La tour n'accueillait ni courtisan, ni chambellan, mais une princesse y vivait, sans atours ni dames de compagnie. Elle y demeurait seule, âme perdue déambulant dans le silence de son seul écho. Car elle y était née, vague argentée se brisant contre les fondations grises, et couchée dans un panier d'embruns. Jadis, l'enfant langée dans l'écume se leva et gravit la montagne jusqu'à en atteindre le sommet. Là, elle prononça les vagues et le sable, et elle, petite perle de sel, commanda aux flammes d'élever la Tour, puis à la mer de la durcir. C'était une princesse car fille du roi le vent et de la reine l'océan, et lorsqu'elle ne devisait pas avec eux, elle restait au balcon à admirer les flots, ses frères, s'ébattre dans la tourmente.

Tout cela l'homme, de son rêve, le dessina sur son mur, jouant avec les reflets des yeux marins de la Dame en la Tour, et le flottement de ses longs cheveux irisés qui arboraient une couleur écume, crème ou auburn, au gré de leur mouvement. Il n'y eut bientôt sur la toile onirique plus qu'elle, le reste étant tombé dans l'obscurité de la nuit, ou de l'oubli brumeux de l'ivresse. La princesse éclairait le tableau, éclipsant l'effet de la Lune, qui se retrancha derrière un lourd nuage, la laissant seule maîtresse du prisme et de ses tons. Si les relents de whisky embaumaient le visage du peintre, à son odorat ne parvenait que l'effluve saline de la mer, et le parfum aux embruns de la dame. Elle se retourna pour le voir, et imperceptiblement lui fit signe de la rejoindre. Y avait-il possibilité pour un NonRêveur de connaître cet instant de grâce, cette sensation qu'il n'y avait plus ni sol ni ciel ? Plus de fauteuil, plus d'appartement ni de rue, plus de ville, plus de sommeil, de vie ni de mort ?
L'homme ne bougea pas, mais la toile s'étendit, atteint les autres murs, le plafond et le sol, les portes et fenêtres. Il n'y eut plus que le rêve peint, tout autour de lui, et en face, la fille de ses songes l'observait, amusée et accueillante, généreuse. Elle que le public ignorait, et qui lui permettait de quitter ses cauchemars et d'exister, un temps donné, auprès du sein de la Dame en la Mer, dans l'enceinte de la Tour de Verre.

Garbage Collector

Auteur: Garbage Collector

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