GarbageCollector

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« Je me souviens que pour aller sur la lande, celle véritable où rien d'humain ne vit, il fallait passer par un chemin de poussière, pâle et venteux, avec la mer tout autour, des deux côtés, comme un serpent étendu là, entre deux autres serpents plus larges encore. La mer est belle dans mon pays. Mate comme l'étain et salée, elle s'agite, elle joue et mord, elle est vive et acide. J'ai vu des côtes où elle dort, bleue, et le soleil s'y brise. Ce n'est pas de la mer. C'est de l'eau ; un baquet immense, mais pas la mer Ar mor, telle que je la connais. »
Justine Niogret, Mordre le bouclier



Cet été je suis allé en Écosse. Je n'y ai pas vu d'éléphants. Je n'étais pas déçu, car je ne m'attendais pas trop à en voir.

Je vais à présent vous raconter une histoire insignifiante qui m'est arrivé dans ce pays lointain si on compte en centimètre.

Des jours que nous traversions, mes deux compagnons et moi, les contrées escarpées que Pictes et Scots se partageaient. Nous revenions du nord, de ces lieux pauvres en terre autant qu'en hommes, que seuls se disputaient encore prédateurs et gibiers. Si rien ne vint troubler notre quotidien dans ce pays-là, c'eut été honteusement mentir que d'affirmer que nous subissions l'ennui. En effet, la vie sauvage dans la tourbe est un ravissement à l'œil et l'ouïe, et la côte ouest offre au patient et à qui sait observer les couleurs majestueuses de quelque confins nordiques. Ici la richesse n'est pas des hommes, et ne se monnaye pas. Elle réside dans le tableau d'un maître, une toile sans cadran, une peinture à même le sel de la mer ; empruntant ces pigments au brun des tourbières, à l'or de ses ajoncs, et au bleu profond de son ciel.
Mais nous avions laissé ces Marches derrière nous, et nous voilà à présent sur l'une des îles occidentales, la plus grande parmi les nombreuses que compte ce pays. De cet endroit, nous en connaissions maintes rumeurs : rochers abruptes, monts acérés, plages de cristal, port chaleureux. Pour celui qui a la chance d'échapper aux brumes et aux pluies fréquentes – et ce fut notre cas – l'île présente des paysages majestueux, extrêmement variés.
Il y a là-bas un pic, silhouette incongrue au bord du chemin, que les hommes du coin ont nommé le vieil homme de Storr. C'est un vieillard sec au visage sévère, et au tempérament qu'on devine aisément sombre et orageux. Dominant la mer, il scrute le domaine, jugeant les gens de passage ; les plus impressionnables feront demi-tour. Notre curiosité nous amena tout naturellement à souhaiter l'observer de près et c'est avec entrain que nous gravîmes un sentier raide, autrefois creusé par les bergers menant leur troupeau sur les plateaux verts de Skye. Nous n'étions pas seuls sur le chemin, et nous croisâmes quelques donzelles insouciantes, promeneurs attentifs et braillards imbéciles.
Une jeune demoiselle était devant moi ; elle n'était pas équipée ni vêtue pour une marche de la sorte, et la voyant peiner, je ne pus m'empêcher de la trouver bien sotte. Un pays inhospitalier n'est pas un lieu d'amusement pour garçons et filles des villes basses, me dis-je, qu'ils se contentent des bals et des rues pavées de la civilisation, où le plus grand danger qu'ils peuvent rencontrer est de glisser dans une flaque d'eau. Me  trouverez-vous sévère envers ces badauds frivoles qui ne distinguent pas le chien du loup, qui sont ignorants des risques du monde sauvage, et ne prennent le temps de les étudier ? C'est que j'en ai rencontré de cette espèce, se croyant téméraires en se montrant fol et vain. Ce sont souvent les mêmes qui réclament l'aide lorsque ils se sont trouvés perdus ou blessés, menaçant ainsi à leur tour ceux qui auront la bonté de venir les secourir.
C'est cette jeune fille qui me précédait qui m'avertit du péril: son cri d'effroi déchira un moment la quiétude matinale, et me fit me redresser d'un coup. Elle n'avait pas, comme je l'imaginai, glissé ou foulé le pied ; elle se tenait debout, toute tremblante, les yeux rivés vers un point au-dessus de nous. Je grimaçai en observant à mon tour l'objet de son désarroi : un ogre avait quitté sa grotte et s'apprêtait à nous envoyer un rocher gros comme un mouton. Je connaissais cette engeance, les ogres sont stupides et mauvais : il comptait nous tuer, et ceci était un jeu pour lui. Lorsque la pierre dévala la pente, et que la fille, rendue hystérique, ne bougea d'un centimètre, la raison me dicta de sauter et me couvrir derrière la haute marche que je venais de gravir. Je fis l'inverse : plongeant en avant, je grimpai la dizaine de pas qui me séparait de la gamine, la pris par la main, et nous entraînai tous deux sur le côté. La manœuvre faillit de pas fonctionner, et il s'en fallut de deux doigts que la pierre nous emporte ; par chance, le rocher dévia légèrement et ne fit que me frôler. Cela suffit à entailler mon bras d'une large écorchure, mais au moins, j'étais vivant, et la fille également. Le caillou continua néanmoins sa descente, et je vis avec horreur qu'elle se dirigeai droit vers mes compagnons. Heureusement, ceux-ci parvinrent à l'éviter en se blottissant dans un renfoncement de la paroi ; le rocher finit sa course dans le val sans toucher quiconque.
Je devais agir rapidement : je n'avais aucun doute que le monstre n'allait pas abandonner. Je ne me trompai pas ; accompagnant le geste d'un rire grossier, il se penchait déjà pour ramasser un second projectile.
Un bon voyageur est toujours équipé d'une lame. Ceux qui en ont les moyens portent l'arme et savent s'en servir, ce qui leur permet de déjouer les éventuels troubles que chacun a au moins une fois éprouvé sur la route. Les autres, comme mes amis et moi-même, possédions uniquement un couteau, qui nous servait autant comme couteau de table que comme outil quotidien. Il était peu probable qu'il nous serve un jour à nous défendre ; pour cela nous préférions le gourdin. Toutefois, dans la situation qui était la mienne, et avec mon bâton laissé dans le val, je trouvai du réconfort à  sortir le poignard de sa gaine. Si les ogres sont de sacrés costauds, et qu'ils ont le cuir suffisamment épais pour ne pas craindre les lames ordinaires, je n'étais pas sans savoir que leurs parties génitales étaient très sensibles et que la peau à cette endroit était plus tendre qu'ailleurs. C'est un fait connu, et les ogres des campagnes – ceux que l'on engage à la guerre – se cachent l'entre-jambe dans une culotte d'acier. Mais cet ogre-ci était un montagnard, il tenait plus de l'animal que de la créature pensante. Il ne s'embarrassait ni de vêtements, ni d'aucune protection d'aucun type. Son vit était fièrement montré, peint de bleu et d'ocre, un signe de sa puissance : il avait deux épouses. Le chevalier ne frapperait jamais à cet endroit, l'attaque manquerait de noblesse, j'en convins. Mais je n'étais pas homme d'arme, et tenais trop à ma vie pour tergiverser.
Je parcourus la distance qui nous séparais aussi vite que possible, et c'était, je le reconnais, assez lentement. Les graviers roulèrent sous mes chausses, et je glissai à plusieurs reprises, manquant m'étaler à chaque fois. Je n'eus pas de mal à esquiver la deuxième pierre que l'ogre nous offrit, car étonnamment, il ne me visa pas, préférant attaquer les marcheurs en contrebas. Sa stupidité me fut salutaire : je fus sur lui avant qu'il ne trouve le rocher suivant. C'est à ce moment que je découvris à quel point la bête était massive : grand comme une fois et demi ma taille, il avait deux énormes bras, dont chacun avait l'épaisseur de mon buste. J'éprouvai pendant un court moment un sentiment de panique, mais me repris rapidement. Il parut surpris de me voir à ses pieds, et balança maladroitement sa dextre vers ma face. Prestement, je me faufilai sous son bras, me retrouvant dans son dos et plongeai la dague vers ma cible. Il fut plus rapide, et j'en demeurai un instant médusé. Un être aussi imposant, aussi gras que musclé, ne donnait aucunement l'impression d'être capable d'autant de vivacité. Pourtant, avant que je ne puisse le blesser, il se tourna vers moi, déviant le poignard qui ripa contre sa cuisse, et me flanqua un coup de poing dans l'épaule qui me fit valdinguer. Par chance, le terrain était à cet endroit relativement plat, et je ne dégringolai pas toute la pente, ce qui m'aurait à coup sûr brisé l'occiput. Mais j'avais le bras droit douloureux, et je craignis qu'il ne fut cassé, et mon couteau était tombé je ne sus où. Cette fois, l'ogre ne m'oublia pas, et en moins de temps qu'il ne m'en aurait fallu pour me relever, il fut sur moi, prêt à m'écraser de ses deux énormes mains. Je n'eus guère le luxe de réfléchir : ma main gauche agrippa quelque chose, ce qui semblait être un caillou pointu, et je m'en servis pour frapper un grand coup dans les bourses du monstre. Ces dernières me semblèrent exploser, tant le sang jaillit en flot, et le hurlement terrible de la créature vrilla mes tympans. Je rampai hors de sa portée et jetai un œil dans sa direction. L'ogre tenait son entrejambe entre les mains, et son visage n'était plus autre chose qu'un masque de douleur. Je l'avais battu. Je ne restai pas longtemps : ces cris allaient à coup sûr finir par faire sortir ses femelles, et je ne me sentais pas capable d'affronter davantage ses semblables. Je redescendis promptement, et tous en bas m'acclamèrent. Je lançai un regard au grand pic qui n'avait rien perdu du spectacle ; le vieil homme de Storr me le rendit, un léger sourire aux coins des lèvres, hochant légèrement la tête.

Des photos :
To Glen Lyon
Faites ce que dit cet élégant bonhomme :



black_cat.JPG
Une belle adresse à Édimbourg (New town)


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Auteur: Garbage Collector

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Commentaires (4)

Kalys Kalys ·  12 septembre 2013, 18:09

Haaan comment tu te la pètes j'y crois même pas ! "Garbage Collector sauve le monde" !! Déjà, tout ce que t'as sauvé, c'est une sotte. Bon, c'est pas difficile. La greluche elle reste toujours les bras ballants. Et puis franchement, j'y crois pas trop moi à cette histoire d'ogre. J'ai jamais entendu dire ça, moi, qu'y avait des ogres en Écosse. Ou ptêtre qu'ils sortent que pour toi hein, mais je trouve ça bizarre.

N'empêche, l'incrédulité suspendue, elle est chouette, ton histoire :)

entdaurog entdaurog ·  14 septembre 2013, 21:45

Héhé, sympa ton histoire !

ce que j'aime bien, c'est qu'on peut lire le début simplement comme un récit romancé de ton voyage en Ecosse, et que le glissement vers un univers plus ou moins medfan se fait assez loin dans le récit.

PS :t'aurais au moins pu mettre une photo de cerf !!!

Garbage Collector Garbage Collector ·  14 septembre 2013, 22:46

Ben clique sur la photo, t'auras des cerfs ! (et des lagopèdes)

Garbage Collector Garbage Collector ·  14 septembre 2013, 22:52

Kalys: la chose amusante, c'est qu'on a évité le pire de peu, dans la vraie vie. Failli se prendre une rocher en pleine face :) La gamine en menait pas large quand elle a remarqué avoir lâché ça sur nous.

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